Miroir, mon beau miroir - Je suis colère, je suis Junon

Amis des Classiques, les mythes sont des miroirs : il suffit de les regarder pour voir le reflet véridique, de notre âme et de l’âme du monde. Par Laure de Chantal.

 

Nous ne manquons jamais de mots avilissants, et souvent drôles, pour décrire une femme en colère, nombre d’entre eux étant issus de la mythologie, comme mégère, harpye, furie, dragon etc. Le dictionnaire regorge de termes désignant un femme de mauvais caractère : la pimbêche, la pécore, la péronnelle, la virago, sans parler de l’argot ! Mais il n’y en aucun pour dire spécifiquement un homme en colère (ni pour dire une femme intelligente). Un homme en colère ne se voit affublé d’aucun sobriquet : il est juste en colère ; une femme, elle, est une mégère ou une hystérique. Dans les deux cas, sa colère est sans objet légitime : la mégère s’emporte sans autre raison que son mauvais caractère, l’hystérique par pathologie. Infondée, la fureur féminine est d’emblée discréditée. Par conséquent, le plus charitable est d’en rire. Pourquoi ? Pourquoi une femme ne serait-elle pas en rage sans être malade ou mauvaise ? Pourquoi une femme n’aurait-elle pas le droit d’être furieuse sans s’avilir ? Pourquoi cette injonction à ne pas lever la voix, ne jamais dire son mot, s’emporter, sous peine de devenir monstrueuse, folle ou au moins ridicule ? Une femme honnête n’a pas de plaisir et pas d’ire tout court.

 

La mythologie pourtant nous propose tout l’inverse en la personne de Junon, patronne des matrones et des plus belles soufflantes de l’Antiquité. Dès le premier chant de l’Iliade, Zeus, chef des dieux, redoute « la haine d’Héra, quand elle me querellera avec des mots d’injures » (I, 518-519). Plus loin, au chant XVIII, son fils Héphaïstos raconte comment sa mère le jeta sur un mouvement d’humeur (394). Mais c’est dans la littérature latine que la colère d’Héra éclate dans toute sa splendeur. Dès le chant I de l’Énéide, « les fureurs » de Junon provoquent tempêtes et ouragans afin d’engloutir la flotte d’Énée, et, lorsque cela ne suffit pas, Junon s’aide des puissances infernales Alecto, « ouvrières de deuils, celle qui n’a cœur qu’aux sombres guerres, colères, surprises traîtresses, calomnies meurtrières » que « Junon aiguillonne de ses mots » (VII, 327 sqq.). Effaré par tant de hargne, Virgile dit de Junon qu’elle « roule ses pensées » dans les « flammes de son cœur » et, à l’orée de l’Énéide s’en étonne : « Muse, rappelle-moi quelle cause, quelle offense à sa volonté, quel chagrin poussa la reine des dieux à imposer à un héros d'une piété si insigne de traverser tant d'aventures, d'affronter tant d'épreuves ? Les âmes des dieux éprouvent-elles de si grands ressentiments? » (I, 8)

 

En bien des points, l’Énéide est plus le récit de la colère de Junon que des exploits d’Énée, qui fait pâle figure face à la fulminante divinité. Le poète semble plus inspiré par la description de sa méchante que de son héros. Comme dans les James Bond ou les films de super-héros contemporains, la figure du méchant est ce qui fait la qualité de l’histoire. Dans l’Énéide, le « super-vilain » est une vilaine, ce qui n’a, pour l’instant, jamais été porté à l’écran. La même impression domine chez Sénèque, qui commence son Hercule furieux par une Junon furieuse : « Mes haines ne s’en iront pas ainsi ; mon cœur violent exprimera vigoureusement sa rage ; mon cruel ressentiment détruira la paix et mènera des guerres éternelles (…) Continue, ma rage, continue et écrase celui qui médite ces vastes projets, mesure-toi à lui, mets-le toi-même en pièce de tes propres mains. » (Hercule furieux, 27-29 et 75-76). Quant à Ovide, « Je suis Junon » aurait-il pu écrire, tant la déesse gronde en majesté dans son œuvre, omniprésente et évoquée presque à chaque chant.

 

La violence et la ténacité des colères de Junon sont mémorables, particulièrement à l’encontre de son époux Jupiter qui la trompe inlassablement, elle la première entre les déesses et déesse du mariage. Contre nos poncifs, les fureurs de la déesse ne s’enracinent pourtant ni dans l’amour ni dans la passion. Il est une honte pour un dieu de tomber amoureux, si bien que la conduite de Zeus est triplement insultante : il commet une faute vis à vis de son épouse, vis à vis des prérogatives de celle-ci, qui est la déesse du mariage et vis-à-vis de lui-même en succombant à la beauté mortelle lui qui est immortel.

 

Privilège de l’immortalité, jamais le couple olympien ne se lasse de ce manège : il la trompe, elle s’emporte, sans qu’il soit pour autant question d’amour entre eux deux. Pour cela également le courroux de Junon nous est précieux : Junon est liée à Zeus au moins par les liens du sang puisqu’elle est sa sœur aînée, et par ceux du mariage, mais elle n’est pas « amoureuse » de Jupiter : elle est sa conjointe, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire celle qui est « sous le même joug ». La langue latine et la mythologie nous offrent la vision hilarante et délicieusement perspicace du couple vu comme deux bêtes de sommes attachées l’une à l’autre à la même tâche, des bagnards condamnés à la même peine. Le plus drôle est que l’oiseau emblématique du couple olympien est un coucou, car Zeus aurait séduit Héra en prenant la forme d’un coucou, qui nous a donné le mot « cocu » en français, car l’oiseau élève des œufs d’un autre nid.

 

Les colères de Junon n’ont rien des colères froides et dignes : elles sont explosives, retentissantes, tonitruantes, si bien que même Jupiter, maître des cieux, de la foudre et du tonnerre, tremble de peur devant son épouse. Lorsque Tirésias, qui a eu la chance d’être successivement homme et femme, révèle à Zeus en présence d’Héra que les femmes ont plus de plaisir que les hommes durant l’acte sexuel (neuf ou dix-neuf fois plus selon les versions du mythe), Héra, pour le punir d’avoir révélé le secret, l’aveugle, et Zeus, pourtant maître des dieux, lui qui peut tout sauf changer le destin, n’ose entreprendre rien de plus que d’accorder à Tirésias le don de divination, et encore sans la faculté d’interpréter ses visions. Potentat omniscient, et omnipotent, Zeus se fait tout petit devant plus les foudres symboliques d’Héra. Les multiples métamorphoses du dieu, en cygne, en pluie d’or, en fumée, en aigle, en taureau, en cheval, en fourmi etc., correspondent certes au fait qu’un dieu ne peut apparaître à un mortel tel qu’il est sous peine de le tuer ou au moins de l’aveugler, mais également que Zeus, craintif, tente de dissimuler ses aventures à Héra, sans succès, car il est toujours démasqué par sa furibonde moitié.

 

Ne réduisons surtout pas à des chamailleries de couples ou des scènes de ménage les ires junonesques : elles résonnent et s’entendent bien au-delà du domicile conjugal. Ainsi afin de prouver que Bacchus nest nullement plus puissant quelle, Junon rend fou Athamas, le mari dIno, au point qu’il tue son propre fils, sur le mode du délire bachique, le prenant pour un lionceau ; quant à Ino, elle n’échappe à la furie de son mari quen se précipitant dans les flots avec lenfant qui lui reste. Parce que le nom lui rappelle un mauvais souvenir, Junon jette également la peste sur Égine. Et pourquoi déteste elle Énée en particulier et tous les Troyens en général ? Parce que Pâris, prince troyen, a choisi Aphrodite plutôt qu’elle lors du jugement portant son nom. Reine des dieux, initialement maîtresse de l’éther (c’est le sens étymologique de son nom), la déesse ne supporte personne au-dessus d’elle. Son pouvoir était tel qu’au début de la chrétienté, les auteurs désireux de l’imposer mirent toute leur énergie à dénigrer Héra/Junon pour imposer le culte de la vierge.

 


Junon découvre Jupiter avec Io, de Pieter Lastman

 

Héra est l’incarnation du pouvoir divin, absolu, abusif, au même titre que Zeus, d’égale à égal. Il faut lire dans ses ires le fait qu’elle se comporte en souverain dont la capacité à se mettre en colère fait justement partie de ses attributs royaux. Rappelons à ce propos la définition qu’en donne Peter Sloterdijk dans Colère et temps :

« Pour un dieu qui se glisse de temps à autre dans le rôle du joueur de tonnerre, la colère peut constituer un attribut plausible, mais accessoire. Pour un dieu qui, juge royal, doit inspirer dans une aura de majesté numineuse le respect et la crainte, la capacité de se mettre en fureur est constitutive. Pour ce qui le concerne, on pourrait dire, pour la première fois : est souverain celui qui est capable de menacer de manière crédible. »

 

Pourquoi elle que les Anciens trouvaient terrible et fascinante, elle qui a fait trembler Jupiter et qui fit également trembler la chrétienté, nous la trouverions ridicule ? La première raison nous renvoie à notre malaise avec la colère féminine, dégradante ou risible, en tout cas diminuée, car, insigne d’un pouvoir, nous avons du mal à accepter qu’il soit exercé par une femme. Une femme n’aura autant de pouvoir que son équivalent masculin que quand elle aura la possibilité d’en abuser, par exemple en se mettant en colère. Une femme en colère, comme Junon, est une femme puissante, d’où l’échappatoire consistant à nier, dénigrer ou détourner la colère et la tourner en dérision. Paradoxalement, c’est peut-être quand elle se met en colère qu’une femme est le moins pris au sérieux. Voici un florilège de petites phrases entendues lorsqu’une femme sort de ses gonds, correspondant à autant de stratégies, bien souvent involontaires, de sape de l’ire féminine : condescendance « t’énerve pas ma chérie ! », pseudo inquiétude sur la santé « t’as tes règles ? », procès en infantilisation « arrête de me gronder comme un gamin ! », voire en castration « ce que tu peux être casse-bonbons, couilles, burnes, boules etc.! », les attaques sur le physique « tu es vilaine quand tu es en colère » ou « cesse un peu, ce ton ne te va pas ! », sans oublier le sempiternel « on dirait ta mère ». La colère féminine n’a pas d’objet propre. Elles n’ont pas manqué les voix, féminines ou masculines, pour dénoncer une hystérisation du débat autour du climat lorsque Greta Thunberg a pris la parole à l’ONU en septembre 2019. La conséquence politique est facile à voir : dévier la colère est un excellent moyen de ne pas entendre la plainte et de déligitimer celui qui la pousse. Intronisons à nouveau Junon dans l’arène politique et sociale.

 

En effet, je ne connais aucun texte dans lequel Junon se voit reprochée d’être hystérique ou castratrice. Junon est jupiterienne, elle ne se comporte pas différemment de son époux souverain. Le miroir que nous tend le mythe nous renvoie un reflet dérangeant, le nôtre, peinant à accepter en 2021 qu’une colère féminine soit légitime. La seule solution pour arriver à se regarder sans être horrifié dans le miroir que nous tend Junon est la déviation, la réinterprétation, la distorsion du mythe, son détournement. Celui-ci consiste à braquer le projecteur sur l’attitude de l’exécrable, de l’irascible épouse de Jupiter, voire s’en moquer, pour ne pas prendre au sérieux ses griefs et édulcorer ainsi la figurer du mari volage incarnée par Jupiter.

 

En effet qu’est-ce qui met Junon en colère ? Au premier chef, mais pas uniquement, les aventures à répétition de Jupiter, invétéré coureur de jupons. Le scénario ne change jamais : Jupiter essaie de dissimuler l’affaire que Junon découvre toujours et qui provoque sa colère. Nous savons tout cela mais nous savons rarement avec précision ce qu’elle découvre et qui a de quoi faire bondir. Pour s’unir à la nymphe Callisto, Zeus prend l’apparence de sa propre fille Artémis. La jeune femme tombe enceinte et doit, par conséquent, quitter le cortège d’Artémis. Pour cacher à Héra ce qui s’est passé, Zeus transforme Callisto en ourse et, selon Apollodore ou selon Ovide, c’est Héra qui métamorphose la jeune chasseresse, lui épargnant définitivement les étreintes non désirées de Jupiter. Est-ce vraiment la colère d’Héra qui est importante ici ? Il y aurait de quoi rire si l’histoire de Callisto n’était pas si triste. Junon songe surtout à écarter la menace comme avec Latone, mère de Diane et d'Apollon condamnée à un exil éternel qui la contraint à reprendre la fuite dès la naissance de ses enfants. Une fois éloignée la maîtresse, consentie ou forcée, personne n’aura à subir les outrages de Jupiter. L’histoire d’Io est tout aussi édifiante. Io est une prêtresse d’Héra. Elle plaît à Jupiter qui, passant outre la volonté d’Io, son statut, celui de femme dédiée au culte du mariage, et les prérogatives de sa femme, se change en nuée noire pour violer la jeune femme à son insu, à plusieurs reprises. Naturellement l’écran de fumée ne suffit pas à duper Héra, outragée non seulement d’être trompée mais que son culte et sa prêtresse soit ainsi bafoués. C’est alors que Zeus transforme Io en génisse là encore pour essayer de berner Héra. Celle-ci demande à Argos aux cent yeux de veiller sur son ancienne prêtresse mais Zeus pour s’unir à nouveau à elle fait abattre Argos. Furieuse, Héra envoie un taon qui excite l’animal et le fait fuir au loin. À nouveau nous préférons voir la paille dans l’œil d’Héra que la poutre dans celui de Jupiter : là encore c’est Héra qui envoie une mouche et qui est blâmée, et non Zeus qui a abusé d'une femme avant de la transformer en vache, l'a violée à nouveau sous cette forme et a fait tuer Argos. Quelle injustice et quel tort fait à la mythologie ! Nous nous servons du mythe pour alimenter les fantasmes de la domination masculine, celui de l’époux volage, de la femme objet de plaisir et privée de sa liberté de choix et de l’épouse acariâtre.

 

Au contraire la figure de Junon pourrait nous servir à interroger l’incroyable iniquité qu’il peut exister dans le couple marié tel que la tradition bourgeoise nous l’a transmis : pourquoi faudrait-il mieux accepter l’adultère parce qu’il est masculin et à répétition ? Nous parlons « d’homme à femmes » avec une forme de bonhomme complaisance, jamais d’une « femme à hommes ». Par une forme de logique étonnante plus un homme trompe sa femme, moins ce serait grave : pourquoi la réciproque ne serait pas vraie ?

 

Junon, figure essentielle de la triade capitoline, aux côtés de Jupiter et Minerve, était honorée dans tout l’Empire romain, présente sur tous les deniers comme Juno Moneta, déesse de la Monnaie. Les Romains l’aimaient tant qu’ils inventèrent le mois de « juin » d’après son nom et le lui dédièrent. Junon était célébrée tous les ans, entre autres, lors des Matronalia, les fêtes des matrones, les épouses. Qu’avons-nous fait de la matrone ? Une femme vieillissante et vilaine, une « femme d'un certain âge, grosse, souvent laide et d'allure vulgaire. » selon le dictionnaire. Et qu’avons-nous fait des colères de Junon ? Des colères de matrone justement, importunes et exaspérantes. De quoi se mettre en colère, d’une vraie belle colère de Junon, mythique, tonitruante, fulminante et foudroyante.

 


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