Miroir, mon beau miroir - Clytemnestre « chienne de garde »

Amis des Classiques, les mythes sont des miroirs : il suffit de les regarder pour voir le reflet véridique, de notre âme et de l’âme du monde. Par Laure de Chantal.

Clytemnestre est sans doute la femme la plus détestée de l’Antiquité. Sœur d’Hélène et femme d’Agamemnon, la souveraine d’Argos tua de la manière la plus violente, à la hache ou à l’épée, son mari Agamemnon, à son retour victorieux de la guerre de Troie. Abhorrée depuis l’Antiquité grecque, haie même des ombres des enfers selon le poète Eschyle, « la femelle tueuse de mâles » devient durant l’Antiquité romaine l’emblème de l’épouse meurtrière, dont Juvénal se moque perfidement : « Il n’est point de rue qui n’ait sa Clytemnestre. Toute la différence est que la fille de Tyndare tenait de ses mains une sotte et maladroite hache. Maintenant avec un tout petit poumon de crapaud, l’affaire est règlée. » (Satire VI, 656-659).

Clytemnestre, la honnie, la détestée, est celle à qui personne jamais ne pardonne. Même Œdipe, même Oreste sont absouts, mais pas elle. Si elle n’est pas divine comme sa sœur Hélène, elle n’en demeure pas moins fille de roi  : les fées de l’Antiquité, les Parques, ne lui ont pas attribué le pire des lots, comme en témoigne son nom, qui signifie « célèbre et courtisée ». Clytemnestre, elle, préfère se qualifier de « chienne de garde ».

La figure de Clytemnestre, évoquée par tous les plus grands poètes de l’Antiquité (et quelques romains) Homère, Eschyle, Sophocle, Euripide, Sénèque et Juvénal nous raconte plusieurs drames, celui de l’injustice faite aux femmes en général et aux mères en particulier; elle montre également, via Électre, que cette injustice est le fait des hommes comme des autres femmes.

Mariée au chef de l’armée grecque, Clytemnestre a de lui trois beaux enfants, Iphigénie, Oreste et Électre, quatre dans d’autres versions. Mais Agamemnon sacrifie Iphigénie pour permettre à la flotte grecque de partir à la guerre et Clytemnestre se met à haïr du même coup et la guerre et son mari. Qui l’en blâmerait ? Agamemnon parti, Clytemnestre règne sur Argos, devenant ainsi la première femme de l’épopée troyenne à accéder au trône et à gouverner. La première femme politique, c’est elle. Des autres reines, il est dit qu’elles attendent, préservent, gardent, mais non qu’elles prennent le pouvoir politique. Elle gouverne bien et juste, puisque chez Eschyle le chœur des vieillards soutient son action. Elle prend un amant, Égisthe, auquel elle ne donne guère de rôle politique. Elle met également son fils Oreste en sécurité à l’étranger, au cas où la guerre ne tournerait pas à la faveur des Grecs et que les nouveaux vainqueurs veuillent tuer la descendance et garde sa fille auprès d’elle. Lorsqu’Agamemnon revient, la cité est en ordre. Comme il est vil et vaniteux cet Agamemnon victorieux dans la pièce d’Eschyle qui porte son nom !  « Je veux être honoré en homme, non en dieu » (Agamemnon, vers 925), déclare-t-il à son épouse, commençant par lui reprocher d’avoir trop bien préparé son retour, histoire d’asseoir mesquinement son autorité.

 

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Pierre-Narcisse Guérin, Clytemnestre hésitant avant de frapper Agamemnon endormi, 1817, musée du Louvre

Comme il est vil et veule et comme il est odieux également cet Agamemnon qui revient avec une maîtresse Cassandre. Dans la pièce d’Eschyle, Clytemnestre ne la jalouse pas, elle serait même plutôt soulagée, tout juste éprouve-t-elle du mépris pour une femme barbare et esclave. Il y a donc d’une part un roi meurtrier, infanticide, sale du sang de tous les morts et de tous les massacres vains de la guerre, infidèle pour couronner le tout et de l’autre la reine qui a sécurisé non seulement la cité mais ses enfants et qui tue un roi sanguinaire, déserteur de son royaume, coupable du pire crime déjà dans l’Antiquité, tuer quelqu’un du même sang. Un régicide contre un infanticide, qui est le plus coupable ? Clytemnestre ne pourrait-elle pas, au moins, bénéficier de circonstances atténuantes ? D’autant plus que, après la mort du roi, Clytemnestre lui rend les honneurs et libations nécessaires à son rang et au passage dans l’Au-delà.

Pourtant personne ne lui pardonne, pas même les siens, ni Oreste qu’elle a protégé ni Électre à qui elle s’est confiée  : Clytemnestre est assassinée par Oreste sur les conseils de sa sœur. Privée de funérailles, l’ombre de la reine morte erre sans merci parmi les damnés des Enfers, les parias qui n’ont pas reçu de sépulture.

Clytemnestre incarne, malgré elle, la figure de la mère-coupable par excellence. Tous, hommes et femmes se gobergent de clichés à son égard depuis l’Antiquité archaïque. À commencer par elle, qui se laisse tuer par son propre fils et qui plus est le met garde contre le brûlant regret des Érynies, afin de le protéger une dernière fois.

Il y a des situations, qui ne sont en général pas les plus gaies, où nous nous révélons à nous-mêmes. C’est ainsi que nous lisons dans les manuels d’histoire ou dans les biographies qu’un tel durant la guerre est devenu un héros de la résistance, alors qu’il menait une vie tout à fait ordinaire ou qu’un autre, pourtant altruiste militant truffé d’idéaux s’est avéré un parfait salaud. Notre histoire personnelle également recèle de ces surprises : le savent tous ceux qui se sont enfuis le jour d’un mariage, qu’ils considéraient pourtant comme le plus beau jour de leur vie,  ou qui, pacifistes acharnés, ont été les premiers à prendre les armes lorsque leur vie ou celle de leurs proches étaient menacées.

 

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Rencontre d'Oreste et Électre sur la tombe d'Agamemnon, cratère de Python, 340-330 av. J.-C., Musée national archéologique de Madrid.

Sa condition de mère, Clytemnestre la subit, solitairement et douloureusement. Ses dernières paroles sont pour s’offusquer d’avoir enfanté et nourri un serpent dans son sein. Il ne s’agit pas de regret, ni de plainte mais d’une rage sourde face à une part d’elle-même qui lui échappe. Si elle l’accepte, elle est la première à exprimer sa révolte et à dénoncer l’injustice qui lui est faite : qui, sinon elle, pour venger le meurtre sanglant de sa première fille Iphigénie? Qui, sinon elle, pour veiller sur la cité pendant qu’Agamemnon était à la guerre ? Qui, sinon elle a mis Oreste en sécurité ? Malheureusement ni la révolte ni la justice ne se gagnent seules. Les paroles de Clytemnestre s’enfonce dans la nuit, vaines, dans le cri d’appel à sa fille qui ne l’écoute pas, si bien rendu par Maria Casarès seule en scène qui incarna Clytemnestre à la fin de sa vie.

Par la bouche de Clytemnestre l’Antiquité nous crie l’injustice faite aux femmes. Qu’un homme tue pour épouser, de force, une femme — Agamemnon a assassiné le premier mari de Clytemnestre ainsi que l’enfant qu’elle avait eu de lui pour enlever sa nouvelle reine — tue sa fille et abandonne sa famille pour aller tuer plus et plus loin, qu’un homme couvert de sang de victimes inutiles revienne avec une captive de guerre comme maîtresse, ne pose pas de problème. Qu’une femme en revanche ne s’avise pas de faire de même ! Voilà la cruelle leçon que nous montre Clytemnestre et que nous acceptons sans mot dire.

Preuve en est que dans d’autres versions, comme chez Homère, lorsque c’est Égisthe qui tue Agamemnon, cela choque à peine : il s’agit d’une rivalité, d’une lutte de pouvoir, c’est triste, mais cela arrive, entre hommes. Mais qu’une femme s’avise de monter sur le trône, prendre un amant et de tuer son mari non avec un poison ou l’aide d’autrui mais avec une hache ou une épée, c’est-à-dire avec une arme et une âme de guerrier, ça jamais! Il existe un tour particulier en grec ancien indiquant que deux réalités ne peuvent coexister. C’est exactement ce dont il s’agit ici : qu’une femme se marie et tue son époux, ce n’est pas possible, c’est un scandale de la pensée.

Il y a un autre crime, plus sournois, plus caché, plus terrible que Clytemnestre ose commettre. Qu’elle place l’amour maternel avant l’amour pour son mari, le père de l’enfant, voilà l’outrage suprême. Le motif de l’acte de Clytemnestre n’a rien d’un crime passionnel comme certains auteurs, parmi lesquels Sénèque, en ont émis l’hypothèse, comme pour excuser la reine : ce n’est pas sur un coup de sang, par jalousie de Cassandre ou amour d’Égisthe ou amour déçu d’Agamemnon que Clytemnestre tue, mais pour faire justice à sa première fille Iphigénie, dans un stratagème prémédité. Même sa propre fille, Électre, lui en fait le reproche dans la pièce d’Euripide : « Les femmes aiment leur mari, et non leurs enfants »  (Électre, 265). Quand bien même, alliant brutalité et vanité, Agamemnon a tout pour être odieux ; quand bien même le roi a commis un crime impardonnable, le crime de sang car si, dans l’Antiquité, le père avait le droit d’exposition (tuer/abandonner à la naissance son enfant) ce droit ne s’appliquait qu’aux enfants en bas-âge. Or Iphigénie est sacrifiée le jour de son mariage.

 

Quelques voix, rares, s’élèvent pour rendre justice à Clytemnestre.

Parmi elles, Marguerite Yourcenar, dans Feux. En une plaidoirie révoltée, Clytemnestre, dénoncée par son fils, devant ses juges s’exclame : « Pas une de vos femmes qui n’ait une nuit, rêvée d’être Clytemnestre », avant de poursuivre, à propos d’Agamemnon : « Je voulais au moins en mourant l’obliger à me regarder en face: je ne le tuais que pour ça, pour le forcer à se rendre compte que je n’étais pas une chose sans importance que l’on peut laisser tomber, ou céder au premier venu ».

Parmi elles, la première, la Pythie, dans l’extraordinaire pièce d’Eschyle, Les Euménides. La prêtresse d’Apollon invoque Thémis, la justice personnifiée, Terre, la mère de tous les dieux, et Artémis la déesse au nom de qui Iphigénie fut sacrifiée pour que justice soit faite et que les Érinyes, les déesses de la vengeance se meuvent en Euménides, en Bienveillantes. Celles-ci prennent également le parti de la reine morte : le crime de la souveraine n’est pas un crime de sang, à la différence de celui d’Agamemenon qui a sacrifié sa fille mais aussi de celui d’Oreste qui a assassiné sa mère.

Parmi elles Athéna, suprême figure féminine qui, dans Les Euménides donne l’apaisement et la justice, enfin. Sur la colline d’Arès, jadis occupée par les Amazones, Athéna demande qu’un tribunal, le premier, soit instauré. De l’injustice faite à Clytemnestre la déesse fait naître la justice pour tous les autres, le droit de plaider sa cause et d’être entendu, défendu, devant un tribunal où chaque vote est égal, où la vengeance, les malédictions, les intérêts personnels ne comptent pas, le droit d’être jugé en somme. Athéna n’a point eu de mère pour la mettre au monde et précise bien qu’elle est « sans réserve pour le père ». Pourtant celle qui donne justice à Clytemnestre, la laissant, comme tout accusé, plaider sa cause et faire entendre sa voix.

De l’autre côté des siècles écoutons sa voix et donnons-lui une place.

 

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John Collier, Clytemnestre après le meurtre, 1850, Guildhall Art Gallery

 

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