Miroir, mon beau miroir – La Belle Hélène

Amis des Classiques, les mythes sont des miroirs : il suffit de les regarder pour voir le reflet véridique, de notre âme et de l’âme du monde. Par Laure de Chantal. 

A l’occasion de la journée de la femme, nous vous proposons une semaine de la femme avec quelques grandes dames de la mythologie et des lettres classiques : aujourd'hui, Hélène. 

Qui est la plus belle? Hélène n’a pas besoin de miroir pour savoir qu’elle est la plus belle et, rien que pour cela, elle est déjà admirable. « Elle a terriblement l’air, quand on l’a devant soi, des déesses immortelles. » nous dit Homère à son propos. Hélène est tellement belle que chacun est subjugué : hommes, femmes, vieillards, Hélène séduit de 7 à 77 ans, même ses cinq belles-mères sont sous le charme (et rien que pour cela aussi elle serait admirable). Hélène est la beauté incarnée, ce qui en Grèce antique n’est pas un détail futile, mais au contraire le pouvoir absolu. Rangeons nos glaives, nos haltères, sortons nos fards à paupières et écoutons l’histoire d’Hélène, la plus belle femme du monde.

Nous qui avons fait du culte de la beauté un assemblage de frivolités et de fanfreluches futiles, nous serions jugés criminels par les anciens grecs. Comment avons-nous pu laisser la beauté devenir une copie plus ou moins osée des fantasmes ? La beauté dans l’Antiquité est chose sérieuse, une merveille  aussi rare que fragile, vénérée, crainte et respectée, autant des hommes que des dieux. Rien ne lui résiste, seul le temps parvient à lui nuire. Un dicton antique disait : « un poil suffit à couper l’amour en deux » signifiant que cet équilibre si subtil peut rompre à chaque instant, comme le fil de la vie que filaient et coupaient les Parques. Elle l’emporte sur la justice et même sur la vérité humaine : Phryné, une courtisane passible au tribunal de la peine capitale, aurait gagné son procédé en dévoilant un seul de ses seins. La beauté est omnipotente et, si elle n’est pas que féminine, est un privilège qui lui est largement dédié : des hommes sont très beaux, mais jamais autant que leurs consœurs et ce précisément à cause de leur sexe. La statuaire classique  les représentent avec des sexes réduits, par souci d’esthétique. Nous avons réduit ce pouvoir si essentiellement féminin à un minimum et il n’y a pas de quoi en être fier.

Pour s’en persuader, il suffit de comparer nos élections de Miss(es) France, Monde, Univers avec le jugement de Pâris. Les trois déesses principales de l’Olympe, Aphrodite, Athéna, Héra, toutes belles, comme tous les dieux, cherchent à savoir laquelle d’entre elles trois est la plus belle : personne, aucun dieu n’ose le départager, tant l’enjeu est grand et leurs colères redoutables. La décision est si impossible à prendre que seul le hasard peut trancher. Ce dernier prend le (beau) visage de Pâris, un jeune prince troyen innocent qui a pour seule passion…ses chèvres. Athéna lui offre le triomphe à la guerre, Héra la suprématie politique, Aphrodite lui promet l’amour d’Hélène. Pâris n’hésite pas un instant, plongeant le monde des dieux et des hommes dans dix ans de guerre, des années d’errance. Voilà un concours de beauté qui a changé le destin des Grecs pour plusieurs générations, donné naissance aux chefs-d’œuvre que sont l’Iliade et l’Odyssée ainsi qu’à une large majorité du théâtre non seulement antique mais mondial, de Racine, Shakespeare, Goethe et jusqu’à nos jours. Tel est le prix et la puissance de la beauté.

Pour bien comprendre que la beauté antique n’est pas qu’un ornement, nettoyons-la d’abord des clichés et des fards dont nous l’avons affublée. Contrairement à nous qui avons collée en mémoire l’idée que les qualités physiques sont attribuées au détriment des qualités intellectuelles, elle n’est pas liée à l’intelligence : pas de poncif de la jolie idiote, pas d’adage « sois belle et tais-toi ». Si la beauté est liée à une autre qualité, c’est aux qualités morales. L’accomplissement spirituel, l’achèvement humain se dit en grec « kalos kagathos », bel et bon, la beau précédant  et accouchant de la bonté morale. En d’autres termes, qui pour nous peuvent sembler choquants, il faut être beau pour être bon.  La beauté suscite la générosité, la vertu, l’héroïsme. Qualité divine, elle détient un pouvoir civilisateur absolument universel, autant que destructeur, un pouvoir bien plus puissant que la force, la gloire, la ruse ou la rhétorique : voilà ce que nous raconte, entre autres, le mythe d’Hélène de Troie.

Pour nous Hélène est restée la femme à l’origine de la guerre de Troie, l’antique ancêtre de la femme fatale par qui le malheur et la mort advienne, mais son histoire est en réalité bien plus riche, et instructive.

D’abord Hélène de Troie ne s’est pas toujours appelée Hélène de Troie, mais Hélène de Sparte, la cité qui lui a donné le jour et où elle bénéficiait d’un culte, honorée en déesse. Il y a plusieurs versions concernant sa naissance mais la plus courante raconte qu’elle est la fille de Léda, séduite par Zeus sous la forme d’un cygne. Une autre version fait d’elle la fille de la déesse Némésis, la justice mais aussi la juste vengeance, qui se serait métamorphosée en cygne pour échapper à Zeus, en vain. Némésis-oiseau aurait donné naissance à un œuf qu’elle aurait confiée.   Dans les deux cas, elle est la seule fille dont Zeus avec une mortelle. « Alors que de très nombreux demi-dieux furent engendrés par Zeus, Hélène est la seule femme dont il accepta d’être appelé le père. Il se souciait surtout du fils d’Alcmène [Héraclès] et de ceux de Léda [Castor et Pollux], mais il préféra si bien Hélène à Héraclès qu’il donna à son fils la force qui permet d’exercer le pouvoir sur les autres par la contrainte, tandis qu’il réservait à sa fille la beauté qui exerce son règne naturellement, y compris sur la force. », nous raconte Isocrate dans son Eloge d’Hélène  (§ 16).

Héraclès peut ranger ses biceps, Achille son courage et Ulysse ses habiles paroles : la beauté d’Hélène écrase et surpasse tout. Même les vieillards de Troie horrifiés de voir leurs enfants et petits enfants décimés, accablés d’assister à la fin de leur cité, dévastée, pillée, réduite à néant, face à la beauté d’Hélène s’inclinent : « Non, il n’y a pas lieu de blâmer Troyens ni les Achéens aux bonnes jambières si, pour telle femme, ils souffrent si longs maux. » ( Iliade, III, 156-157), commente Homère.

Les noms dans la mythologie sont souvent chargés de sens. Celui d’Hélène, en grec, est lié au signifiant « ravir » (elein) : Hélène, la ravissante est celle qui ravit, les cœurs, les hommes, les bâteaux qui contiennent les hommes partis à la guerre pour la conquérir. Hélène la ravissante est aussi celle qui est ravie, enlevée une première fois quand elle n’est qu’une fillette. Eduquée comme une princesse spartiate, c’est-dire à peu un peu moins mal qu’ailleurs (les Spartiates ont droit par exemple à pratiquer le sport), Hélène croit tellement en beauté que, à pas même dix ans,  sa beauté est déjà célèbre dans toute la Grèce. Thésée, le roi d’Athènes la kidnappe puis la séquestre de force, la plaçant contre son gré sous la tutelle de sa mère Aethra.  Les frères d’Hélène, Castor et Pollux, la retrouvent et la ravissent à nouveau — Hélène n’étant pas si mal auprès de Thésée — pour la ramener à Sparte. Craignant de nouveaux rapts, son père souhaite la marier vite. Les chefs des îles et des villes de toute l’Hellade affluent en si grand nombre que le roi redoute une guerre sans merci dès qu’il en aura choisi l’un plutôt qu’un autre. Pour l’éviter, il convoque en assemblée les prétendants et leur fait jurer de se prêter une assistance mutuelle en cas de conflit. Ainsi naît l’unité de la Grèce, grâce à Hélène la ravissante.   Le choix — par Hélène selon certaines versions — s’arrête sur Ménélas, qui, autre fait notable, devient roi de Sparte car Tyndare abdique en sa faveur. Hélène par sa beauté donne à Ménélas la royauté sur l’une des cités les plus puissantes de l’Hellade et l’unité politique au pays. Grâce à la beauté d’Hélène, le pays des Hellènes est né. Certes il n’y a pas de lien étymologique avéré mais l’homophonie est trop plaisante.

Quelques années plus tard, Pâris quitte Troie pour Sparte avec l’assurance qu’Aphrodite tiendra sa promesse. Ménélas n’est pas là et, en une nuit Pâris séduit Hélène. La reine abandonne tout, enfant, foyer, famille et royauté pour suivre celui qu’elle prend pour un berger. Hélène s’affranchit de tous les conforts et conventions sociales pour mettre sa vie et son cœur en harmonie. Lorsque les deux amoureux arrivent à Troie, toute la Grèce a déjà déclaré la guerre.  Les  Troyens attendent l’arrivée par bateau de Ménélas et de tout ce que l’Hellade comptent de héros. Le roi Priam et la reine Hécube, bien que sachant que le conflit va provoquer la destruction de leur ville et la mort de leurs enfants, rendent les armes devant la beauté d’Hélène. De même lorsque Ménélas retrouve son épouse au terme de plusieurs années de guerre et d’aventures en mer, il ne lui en veut pas un instant. De même pour la cité de Sparte qui, à la mort de la reine, lui accorde  le traitement dû aux héros, lui bâtissant un temple et l’honorant d’un culte. D’autres cité font de même, comme Chios, Argos, Amychlée et Rhodes. A sa mort, Hélène rejoint l’île des Bienheureux, le lieu mythique, entre vie et mort, où séjournent les héros & tous ceux qui, d’essence divine, ne sont jamais vraiment mort car la grandeur de leurs exploits font qu’ils sont encore dans nos mémoires. La preuve : Hélène, le personnage littéraire, est morte il y a trente siècles et nous la connaissons encore, sans doute mieux même qu’un Achille ou un Hector.

Dans l’Antiquité, le personnage d’Hélène fascinait, non pour avoir ses secrets de beauté, mais pour l’étendue de son pouvoir et son ambivalence. Hélène est-elle un fléau ou une chance. Blâmer ou faire l’éloge d’Hélène est, à côté de l’apprentissage de l’entièreté de l’Iliade et l’Odyssée un passage obligé de tous les élèves en classes de rhétorique et de philosophie. Socrate, et d’autres après lui, raconte, dans le dialogue intitulé Phèdre, que c’est Hélène qui aurait aveuglé Homère pour le punir d’avoir contribué à noircir sa réputation. Un autre poète, nommé Stésichore, aurait subi le même châtiment de la part d’Hélène qui lui aurait redonné la vue une fois qu’il eût écrit un poème à son éloge, annihilant le blâme qu’il avait précédemment écrit.

De fait les éloges d’Hélène ne manquent pas dans l’Antiquité, c’est même un passage obligé des études de rhétorique et de philosophie, même Socrate s’y soumet exprimant une idée essentielle de la pensée platonicienne en particulier et de la pensée grecque en générale : la beauté humaine est l’image de la beauté en soi, son amour est la nostalgie de la beauté idéale, qui conduit au bien et à la vérité. En l’incarnant Hélène et tous celles et ceux qui après elle en arbore une parcelle font don aux autres d’accéder à la vérité.

Le pouvoir de la beauté d’Hélène est si puissant que certains font d’elle une magicienne, si habile qu’elle aurait fabriqué un simulacre d’elle-même. C’est ce double qu’aurait enlevé Pâris et qui serait allé à Troie tandis que la véritable Hélène, la magicienne se serait réfugiée en Égypte. Ménélas et elle se retrouvent en Egypte et rentre ensemble à Sparte. Comme Circé, Hélène est magicienne, mais à la différence de celle-ci, sa magie n’est pas noire, mais blanche.

La beauté idéale ne s’altère ni ne vieillit pas, mais qu’arrive-t-il à la beauté incarnée? Vingt ans après la fin de la guerre, Télémaque se rend à Lacédémone à la recherche de son père, Ulysse. La beauté d’Hélène est intacte, mais sa sagesse et sa bonté ont grandi. Hélène confie à Télémaque qu’elle seule avait deviné la ruse du cheval de Troie. A l’évocation des malheurs de la guerre de Troie, chacun à l’âme en deuil, Hélène apaise les cœurs de son éloquence et verse dans les coupes un filtre nommé le népenthes, raconte Homère : « Cependant la belle Hélène, fille de Zeus, conçut un autre moyen. Elle mêla au vin du cratère une substance qui dissipait la tristesse, calmait la colère, et faisait oublier tous les maux. » (Od., IV, 219 ss.).

Et le poète d'ajouter : « Celui qui boit une coupe pleine de ce vin ne peut verser une seule larme pendant tout le jour, quand il verrait mourir sa mère ou son père, ou quand même on égorgerait sous ses yeux son frère ou son fils bien-aimé. » Qui ne s’est pas senti immédiatement apaisé par l’image de la beauté ?

Loin du cliché de la jolie idiote ou de la femme fatale, le destin d’Hélène nous raconte que rien n’est si puissant que la beauté, rien n’est si éphémère non plus : un jour Hélène s’est suicidée. Nul ne sait si c’était à cause d’une ride ou d’un regret.

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