Miroir, mon beau miroir - Athéna étincelante

Amis des Classiques, les mythes sont des miroirs : il suffit de les regarder pour voir le reflet véridique, de notre âme et de l’âme du monde. Par Laure de Chantal.

 

« Le meilleur de l’homme c’est la femme. » aurait écrit, dans un de ses Sonnets, le poète Félix Lope de Vega.

Les Grecs l’avaient bien compris, eux qui placèrent leur ville principale, Athènes, berceau de la culture occidentale, sous la protection d’Athéna. Pourtant, un autre dieu puissant, Poséidon, convoitait la cité. La légende, rapportée par un auteur latin, Varron, raconte au Ier siècle avant J.-C. que le roi d’Athènes Cécrops, ne sachant qui choisir entre le dieu et la déesse, demanda aux habitants de voter, femmes incluses. Celles-ci firent pencher la balance en faveur d’Athéna, non par une mythique solidarité féminine, mais parce que la déesse avait fait don à la cité de l’olivier, quand Poséidon n’avait offert qu’un cheval. Le choix, qui leur coûta, d’après la légende, d’être privées du droit de vote pour fort longtemps, a tout changé : la déesse Athéna est non seulement une divinité puissante — mais Poséidon également —, mais positive. Alors que la plupart des dieux de la mythologie sont ambivalents, capables de vengeances terribles, d’injustices éberluantes et d’actes odieux, Athéna, elle, est toujours bienveillante. Quiconque voudrait écrire Le Livre Noir d’Athéna serait bien en peine. Au pire, y trouverait-on la métamorphose d’Arachné en araignée, mais c’est pour la sauver du suicide. En effet, la jeune femme, cédant à l’hubris (la démesure), comme tout le monde dans l’Antiquité — sauf Athéna — lance un défi à la déesse : tisser la plus belle tapisserie. Athéna, toujours sport, accepte et, un peu vexée du travail remarquable d’Arachné à qui elle n’a plus grand chose à apprendre, donne à celle-ci un petit coup de fuseau sur le museau et déchire son ouvrage. La jeune femme, honteuse, décide de se pendre. Athéna, pour conserver sa vie et tout son talent, la transforme en l’animal le plus habile à tisser, l’araignée. Même à ceux qui l’assaillent elle sait ne pas tenir rigueur : d’Héphaïstos qui tente de la violer, elle repousse les avances, mais recueille le sperme du dieu sur sa cuisse, donnant ainsi naissance à un fils qui devient l’un des premiers gouvernant de sa cité préférée, Athènes.

Athéna représente le meilleur de l’homme, mais également des dieux, à commencer par le premier d’entre eux, Zeus. L’histoire est bien connue : pour rester maître du monde, Zeus avale Métis, la divinité de l’intelligence, celle qui pense plus loin et en avance et qui l’assure de ses conseils avant de concevoir Athéna qui surgit toute armée de la tête de son père. Est-ce à dire que le grand homme n’a pas l’esprit suffisamment ample pour contenir toute la sagesse d’une femme ? Parmi les multiples incongruités qui se lisent sur la mythologie, il y a ces deux-ci : la première insinue qu’Athéna n’a pas de mère, alors que non seulement elle en a une, mais en tant que « pronoia » prévoyante et sage, elle tient beaucoup plus de Métis sa mère que de son père. La seconde est qu’elle est virile, alors qu’aucun auteur de l’Antiquité ne le lui prête cette caractéristique et que tous chantent sa beauté. Voyons plutôt le portrait que dresse Callimaque (Pour le bain de Pallas, 15-17) de la déesse nettoyant son beau corps après les combats :

« Pas de parfums ni d’onguents pour le bain de Pallas : Athéna ne veut point de mixtures parfumées. Point de miroir non plus; son visage est assez beau toujours. » 

Athéna n’a pas être coquette pour être belle : une vivifiante leçon de féminisme, venue du IIIe siècle avant J.-C. ! 

 

Pallas Athéna, Gustav Klimt, 1898 (Autriche, musée de Vienne).

 

Athéna est bienfaisante aux mortels. Alors que tous les dieux demandent des sacrifices, la déesse elle, donne plus qu’elle ne reçoit. Elle anime du souffle vitale Pandore, la première femme, créée par les dieux. Elle l’orne également d’un vêtement et lui enseigne, pour toutes les femmes après elle, l’art du tissage. Elle prête au héros Achille son égide, le bouclier protecteur qu’elle seule peut partager avec Zeus. Pour tous les hommes, elle donne l’olivier, l’arbre utile, essentiel à l’alimentation, mais également à la civilisation : stimulant l’intelligence et le travail collectif, c’est par Athéna et pour la culture de l’olive que sont pensés puis mis au point les premiers pressoirs ou les premières lampes à huile. C’est également d’huile d’olive que sportifs et combattants oignent leurs corps. Le don de l’olive par Athéna rend les hommes meilleurs, et plus beaux. Athéna est par conséquent appelée « polias », favorable à la cité, c’est-à-dire à la civilisation.

Bienfaitrice, elle est également bienveillante aux mortels qu’elle aide, conseille et réconforte. Elle est dite alors « proboulos », aux sages conseils. Habile et sage, elle rend celui qui l’écoute habile et sage à son tour. Ainsi est-elle l’éducatrice par excellente, de Télémaque notamment qu’elle instruit sous les traits de Mentor.

Elle est compatissante lorsqu’elle console et embellit Pénélope dans l’Odyssée ou réconforte Chariclo avant de donner le don de prophétie à son fils Tirésias, condamné à devenir aveugle pour avoir vu la déesse nue. C’est grâce à Athéna que Méduse possède son terrible pouvoir. C’est le propre des légendes d’être interprétées de manières très diverses, mais osons regarder l’histoire de Méduse en face. La jeune gorgone n’est pas, à la différence de ses deux soeurs, immortelle. Elle est toutefois dotée d’une beauté sublime, notamment sa chevelure, fascinante et peut-être pétrifiante déjà, mais pas assez pour arrêter le dieu Poséidon qui l’entraîne et la viole dans le temple-même d’Athéna. Un temple est un lieu sacré, y faire l’amour est une souillure passible de mort, qui plus est un temple dédié à une déesse vierge. Méduse devrait mourir, mais Athéna choisit de la transformer, la dotant d’une chevelure de serpents et d’un regard pétrifiant, empêchant le forfait de se reproduire. Trop souvent nous considérons les métamorphoses comme des punitions quand elles sont en réalité des libérations. Non seulement Athéna sauve Méduse de la mort et la prémunit de nouvelles agressions mais elle porte sur la poitrine ou sur son bouclier le gorgoneion, l’effigie de Méduse.

Athéna est une déesse vierge, mais ce n’est pas parce qu’elle déteste les hommes, bien au contraire. Elle protège Ulysse, bien sûr, mais également Télémaque, Jason, Persée et Bellérophon. Dans la guerre de Troie, elle plaide la cause des grecs, mortels, contre parfois l’avis des dieux, et elle ne perd pas une occasion de participer à la bataille. Aussi est-elle « promachos », première à combattre et seule autorisée à combattre aux côté de Zeus, avec qui elle partage l’égide. Les Grecs ayant un autre dieu de la guerre, Arès, aussi barbu que belliqueux, quel est intérêt d’y joindre Athéna ? C’est que, à la différence d’Arès, Athéna est toujours victorieuse, d’où son appellation « Nikê », la victoire. Quiconque l’a à son côté est sûr de gagner. Même Zeus, lors du combat contre le monstre Typhée qui faillit mettre un terme au règne de Zeus, ne garde qu’un seul partenaire pour vaincre le monstre et ce n’est ni Arès ni Poséidon ni quelconque dieu viril et surpuissant mais Athéna, sa fille.

Déesse de la guerre, c’est pourtant elle qui apaise les colères et résout les conflits, des dieux, des hommes et des hommes avec les dieux. C’est elle qui écarte les Érinyes d’Oreste et met un terme à ses tourments et à la malédiction des Atrides. Dans l’Odyssée, c’est elle qui sauve Ulysse de la colère de Poséidon. Athéna ouvre un chemin au borée rapide après avoir barré la route aux autres vents et inspire à Ulysse une idée alors que la mer le pousse vers les éperons rocheux de Phéacie : Ulysse s’agrippe à un rocher évitant ainsi d’être déchiqueté ; puis une nouvelle fois, sur le conseil de la déesse, Ulysse longe la côte en nageant pour trouver un endroit lui permettant d’accéder à l’île. Dans la querelle qui oppose Agamemnon et Achille, elle apaise la colère du blond et bouillant jeune homme.

Athéna est aussi « erganè », efficace, et « atrytoné », infatigable, et déesse des arts et de l’artisanat : à tous les phraseurs ou rêveurs qui se bercent de paroles et de promesses d’autant plus éphémères et décevantes qu’elles sont grandiloquentes, Athéna oppose le monument éternel du travail accompli et de la promesse tenue, à l’image de son temple, le Parthénon, qui depuis le Ve siècle avant J.-C. se dresse au sommet de l’agora.

Pour qu’un travail soit divinement bien fait, il faut une étincelle de génie. Aussi Athéna est-elle « glaucopis », étincellante. Cette étincelle est celle des yeux mystérieux de la chouette, son animal fétiche, celle qui fait scintiller la lune et les étoiles dans l’obscurité nocturne pour guider les voyageurs, celle qui fait rutiler les armes et les corps dans l’effort ou au combat, celle qui rend les oliviers argentins au soleil et leur huile semblable à de l’or, celle de son regard enfin, lumineux, limpide et bienveillant, brillant de vie et de génie.

Jamais, je crois, dans toute l’histoire de la féminité n’a été donnée une image aussi élogieuse de la femme que celle incarnée par Athéna. 

 

                              

 


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