Miroir, mon beau miroir - Artémis Adorée

Amis des Classiques, les mythes sont des miroirs : il suffit de les regarder pour voir le reflet véridique, de notre âme et de l’âme du monde. Par Laure de Chantal.

 

Nous aussi avons notre mythologie. Parmi celle-ci, le mythe du chasseur, mâle combattant des bois parti à la recherche du gibier, pendant que la femme du chasseur, en l’attendant, cueille des baies dans des bosquets, ou accueille « son amant, dans son grand lit blanc ». Au contraire, la mythologie grecque a donné à une femme, Artémis, sauvage et sagittaire, la fonction de divinité de la chasse, sans le ridicule de l’encombrant « mari de la chasseresse » puisqu’Artémis a choisi de ne pas se marier.

À une époque où la chasse est vitale à la survie et à l’essor de la civilisation, c’est une figure féminine qui l’incarne et la protège, veillant non seulement sur les hommes qui la pratique mais sur les animaux et les bois qui les subissent, instaurant un modus vivendi, fait d’échange et de respect entre l’espèce humaine et la nature.

La Dame aux fauves, Diane pour les Romains, présente de nombreux aspects et quantité de noms comme orthéia, « droite », kourotrophos, « protectrice de la jeunesse », lochéia, « protectrice des femmes enceintes », phosphoros, « porteuse de lumière », potnia thérôn, « protectrice des animaux sauvages » et, bien sûr, Phoebé, « la lune ». Tous ces noms pour nous épars et contradictoires trouvent pourtant leur cohérence dans la magnifique figure qu’offre Artémis, divinité parmi les plus importantes de la vie d’un ou d’une Grecque. Nulle autre déesse n’a été plus vénérée que la jeune vierge à l’arc d’or. En témoigne son temple à Éphèse considéré comme une des Sept Merveilles du Monde. « La lumière du jour jamais éclairera rien de plus merveilleux et de plus riche », écrit le poète Callimaque à son propos. L’Artémision était si renommé qu’il se raconte que, lorsqu’un dénommé Érostrate voulut devenir illustre, il incendia le temple pour accéder à la célébrité. Si la notoriété d’Érostrate peine à parcourir les siècles, le temple lui, fut immédiatement reconstruit et les voyageurs peuvent encore en admirer les vestiges.

Qui est la déesse aux multiples visages ?
Fille de Zeus et sœur d’Apollon, Artémis est la fille de Léto. Des deux jumeaux, elle est née la première, sans provoquer la moindre douleur à sa mère, ce qui fait d’elle la créatrice de l’accouchement sans douleur. Héroïnes et déesses de la mythologie ne sont pas dispensées des souffrances de l’enfantement, mais les subissent même davantage au vu des caractéristiques monstrueuses ou merveilleuses de leur progéniture. Sur l’île de Délos, où elle était réfugiée, les cris de Létô remplissaient la Méditerranée entière et le palmier auquel elle s’était agrippée manqua de rompre, mais Artémis, à peine née, aida sa mère à accoucher sereinement. Depuis, à chaque naissance, elle descend de ses montagnes pour aider les femmes à mettre au monde si bien que tous les Grecs, en quelque sorte, sont les enfants d’Artémis, ou du moins ont vu le jour grâce à elle. Voilà qui explique en partie sa popularité dans l’Antiquité : chaque Grec lui doit l’existence et cela est d’autant plus vrai que la déesse possède parallèlement le pouvoir de mort subite, sur les femmes qui viennent d’accoucher comme sur leurs nourrissons.

Le paradoxe veut que les Grecs doivent leur vie à la vierge Artémis. Cependant le paradoxe n’est qu’apparent :  « vierge », dans l’Antiquité ne signifie pas ne pas avoir de vie sexuelle et amoureuse, « vierge » signifie rester libre de ne pas se marier. Depuis belle lurette, diaboliquement nous persévérons dans la même erreur d’interprétation. Nos dictionnaires pudibonds, nés au siècle d’or de la misogynie, traduisent parthénos par « vierge » et parthénios, dérivé de parthénos, parfois présenté dans le même article par « enfant de vierge ». Il y a de quoi sourire ou se fâcher, selon l’humeur ; en tout cas, spontanément et tous en chœur, les hellénistes apprennent et répètent toujours et encore que parthénos signifie « vierge » et les traductions contemporaines les plus fouillées ne songent pas à le remettre en question. Pourtant, dès l’Antiquité, le merveilleux poète Callimaque (mais il n’est pas le seul) dresse la liste des amantes et amants d’Artémis, car Artémis a beau être « vierge », elle ne s’interdit ni les hommes ni les femmes. Chez les femmes, Anticlée est celle que la déesse aima « comme ses yeux », Atalante, celle à qui elle apprit l’art de la chasse et qui captura le sanglier de Calydon là où les meilleurs guerriers et chasseurs avait échoué. Du côté des hommes, Artémis aima Orion, le chasseur géant qu’elle transforma à sa mort en étoile, et Hippolyte, tragiquement accusé par Phèdre folle d’amour, dont Artémis est la philtatè, la « chérie » ou la « bien-aimée ». Vierge, pour Artémis, s’entendrait plutôt pour nous comme « célibataire » même s’il n’est pas impossible que les amours d’Artémis restent chastes, la mythologie ne donnant pas tous les détails !

Cette liberté du célibat, Artémis la revendique tout jeune enfant, lorsque assise sur les genoux de son père, Zeus, elle lui demande rester parthénos, vierge/célibataire, et de porter une tunique courte, afin de chasser sans entrave et de parcourir librement les montagnes en compagnies de ses compagnes. Le célibat et la minijupe : n’est-ce pas la déesse la plus moderne qui soit ?

Déesse de la formation de la jeunesse, elle mène la sienne tambour battant. Une fois le cœur et les jambes libres, Artémis se rend chez Héphaïstos pour demander aux Cyclopes de lui forger des armes. Callimaque raconte, admiratif et ému, ce qu’il imagine être la scène :  

« Puis elle alla trouver les Cyclopes […]. Ils étaient là, dans la forge d’Héphaïstos, devant les masses de fer ; on pressait un gros travail, un abreuvoir pour les chevaux de Poséidon. Mais toi déesse, plus petite pourtant — tu n’avais que trois ans —quand Létô, te portant dans ses bras, te mena chez Héphaïstos, qui t’avait invitée pour les cadeaux de bienvenue, Brontès le cyclope te prit sur ses genoux robustes, et tu tiras les poils épais de sa large poitrine, et tu les arrachas de toutes tes forces; encore à présent tout le milieu de son corps est sans poils, comme la tempe où s’est installée l’alopécie dévastatrice. Et donc, alors, sans peur, tu parlas : « Allons, Cyclopes, pour moi aussi forgez l’arc crétois et les flèches, et le carquois, abri des traits, moi aussi je suis de Létô, comme Apollon. et quand de mes traits j’aurai tué solitaire ou grosse bête, ce sera le repas des Cyclopes. »

(Callimaque, Hymne à Artémis, v. 72- 84)

 

Que firent ces fiers à bras qui servaient de croque-mitaines pour les enfants des dieux et des déesses antiques (« si tu ne vas pas te coucher, le cyclope viendra te dévorer ! ») ? 

« Tu dis, ils œuvrèrent; du coup tu fus armée, déesse. »

(Callimaque, Hymne à Artémis, v. 85)

 

Zeus, maître du ciel, des dieux, de la foudre et du tonnerre, est tout aussi obéissant, lui qui lui donne les montagnes et des villes innombrables, tout ce qu’elle désire et pas seulement, car il s’agit de sa fille. Pan fait de même, lui offrant des chiens rapides pour sa meute. Face à cette jeune femme franche et indépendante qui sait ce qu’elle veut, ces dieux virils souvent taxés — par notre époque en premier chef — de « machos » obtempèrent sans sourciller. Dans la nuit des temps de la mythologie, par sa franchise et sa volonté, Artémis a mis un terme à l’éternel problème de communication entre hommes et femmes.

 


Fresque de Diane, Villa Adriadne à Pompéi, Ier siècle après J.-C.

 

Malheur à qui voudrait la dominer ou la dompter. Elle est « la vierge sans maître » selon Homère. Quelques-uns l’apprennent à leurs dépens, comme Othos et Éphialtès qui tentent de la violer et qu’elle fait s’entremassacrer, ou Chioné qu’elle tue d’une flèche dans la langue pour avoir prétendu être meilleure (plus juste) que la déesse. Indomptable, elle est également intraitable, si bien que Platon rapproche son nom du terme grec signifiant « intègre ». Si cette étymologie n’est probablement pas juste du point de vue linguistique, elle est révélatrice de la manière dont la déesse pouvait être vue, et comment ne pas entendre « thémis » la justice, dans « Artémis »? De fait, Artémis est terriblement juste, ce qui la fit souvent passer pour cruelle. Lorsque Oené, le roi de Calydon, l’oublie dans les sacrifices, elle envoie un sanglier furieux et monstrueux qui dévaste le pays. Elle jette la peste et la famine sur la ville de Patras parce que son temple a été souillé. Elle chasse de sa troupe Callisto enceinte de sa suite qui l’interdit. Elle transforme son compagnon Actéon en biche et le laisse dévorer par ses propres chiens, parce qu’il l’a aperçue se baignant et que nul n’a le droit de voir aucun dieu dans sa nue vérité. Une remarque à ce propos : cette loi ainsi que le châtiment pour quiconque l’enfreint sont identiques pour tous, mais la manière dont elle est racontée est différente selon que la mésaventure arrive à des mortelles ou à des mortels. Lorsque Sémélé, par exemple, voit Zeus tel qu’il est et non déguisé, comme il est habituel aux dieux lorsqu’ils souhaitent aller à la rencontre des mortels, elle est foudroyée mais également blâmée pour sa curiosité, cette éternelle curiosité féminine attachée comme un boulet au fantôme inventé de la féminité. Sémélé est punie, mais c’est de sa faute et elle l’a bien cherché. En revanche, lorsqu’Actéon a la curiosité de regarder Artémis se baigner, il est injustement et tragiquement puni, comme si cet agile chasseur toujours aux aguets et habitué à réagir en un clin d’œil n’avait rien entendu ni la rapidité nécessaire pour fermer les yeux. 

Dans un cas, nous disons que la déesse est cruelle de châtier le pauvre malheureux et dans l’autre que la mortelle est curieuse et insensée : deux poids deux mesures et dans les deux cas la faute retombe sur la femme. Voilà un tour de passe-passe intellectuel pénible et nauséabond qui se répètent ad nauseam avec ces voyeurs de vestiaire qui se rincent l’œil en s’excusant de s’être trompé de porte et sont pardonnés. Encore une fois, ce cliché est le nôtre car il n’est présent ni dans le mythe ni dans la plupart des textes antiques qui le raconte.

Intègre et intraitable, Artémis n’en est par conséquent que plus juste et bienfaisante envers ceux qui la respectent, à commencer par son frère Apollon à qui elle vient en aide à de nombreuses reprises. Elle vole également au secours de la belle Aréthuse poursuivie par Alphée, en la métamorphosant en l’eau fraîche d’une source. Lorsque l’un des prêtresses de son sanctuaire à Mantinée est violée par Aristocrate, elle fait lapider l’homme par les habitants et changer la loi de sorte que désormais l’officiante puisse avoir un compagnon, instaurant ainsi la première femme prêtre et mariée. Elle sauve Iphigénie de la mort certaine en l’enlevant de l’autel sur lequel son père est sur le point de la sacrifier et l’élève au rang de prêtresse voire de déesse selon les versions. Chez Ovide, elle sauve également Hippolyte de la vengeance de Neptune. Elle est au chevet de toutes les parturientes antiques et, aujourd’hui encore, soulage les douleurs féminines sous le nom d’armoise, la plante nommée artemisia en latin et dont le naturaliste Pline recommandait de toujours en avoir en voyage, que l’on soit un homme ou une femme. De nos jours, des savants très sérieux débattent pour savoir si la Bonne mère de Marseille ne serait pas un souvenir d'Artémis ! 

 

Voilà pourquoi Artémis est une des déesses les plus populaires des Grecs, honorée, aimée et révérée tant par les hommes que par les femmes. Vénérée par toute l’Antiquité, Artémis réussit le tour de force d’être adorée et respectée sans être convoitée : quelle plus belle leçon de féminisme et de liberté !

 


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