Mètis - Les hybrides reviennent à la mode

Tous les mois, Michel Casevitz (professeur émérite de philologie grecque) traite d’une étymologie susceptible de présenter un intérêt méthodologique pour saisir le véritable sens d’un mot français ou en rectifier l’étymologie généralement admise.

 

Les récentes recherches dans le domaine de la bioéthique ont éclairé d’un jour nouveau les idées sur les créatures hybrides et sur la notion même d’hybride (l’éditorial du Monde daté du 4-5 juillet 2021 est particulièrement net à ce sujet qui fait partie d’un domaine « fluctuant »).

Mais d’abord que signifie exactement ce mot hybride et quelle est son histoire ? Le mot apparaît en français à la fin du 16ème siècle sous la forme ibride chez le lexicographe et linguiste Hulsius (1550-1606), traduisant sans doute le latin ibrida, -ae, masc.[1], pour désigner un animal provenant de deux espèces différentes, et ensuite chez le grammairien du 17ème s.  Cl. F. de Vaugelas, dans ses Remarques sur la langue française, utiles à ceux qui veulent bien parler et bien écrire (Paris, 1647, p. 484, sur Au preallable, preallablement [sic]) : « Nous n’avons guère de plus mauvais mots en notre langue. C’était l’aversion d’un grand Prince, qui n’entendait jamais dire l’un ou l’autre sans froncer le sourcil. Il trouvait qu’ils avaient quelque chose de monstrueux en ce qu’ils étaient moitié Latins moitié Français, et quoiqu’en toutes langues il y ait beaucoup de mots ibrides, qu’ils appellent, ou métis… » L’hybride – mot rapproché déjà en latin de l’idée de violence (cf. l’hybris des Grecs, d’où l’orthographe hybride dû à ce  rapprochement) est d’abord un animal – dans la mythologie grecque, souvent un monstre, comme le Minotaure, la Gorgone, la Sphinge, les Sirènes, les Harpies[2], etc. - ou une plante, issus du « croisement naturel ou artificiel de deux individus, d’espèces, de races ou de variétés différentes » (Trésor de la langue française informatisé, s.u.). Ainsi en grec ἡμίονος [hèmionos], masc ou fém., mot à mot « demi-âne, demi-ânesse » est le type de l’hybride[3], « mulet ou mule », formé ἐξ ἵππου καὶ ὄνου [ex hippou kai onou][4]  « d’une partie équine et d’une partie asinienne »[5] ; hybride a été aussi employé pour désigner un être disparate, et en grammaire, pour un mot emprunté pour partie à une langue et pour l’autre à une autre langue (cf. grec + latin dans automobile ou latin+ grec dans bicycle [+ français -ette, suffixe diminutif]). Actuellement, hybride désigne un être, un animal, une plante, une pensée, un objet, fait d’éléments disparates, hétéroclites. Et l’on peut insister sur les autos « hybrides », dont le moteur est soit thermique (alimenté par de l’essence) soit électrique.

Le même éditorial du Monde fait aussi remarquer que « les cellules pluripotentes induites, […] fabriquées à partir de simples cellules de peau ou de sang, se trouvent à la base de développements vertigineux : la médecine régénérative et les chimères animal-homme », et il utilise ensuite la prétérition : « il n’est pas question d’agiter les fantasmes qu’évoque le mot de chimère… » et il énumère quelques-unes des terribles conséquences qui menacent de s’ensuivre. Or, qu’est-ce qu’une chimère ? À l’origine, le féminin grec χίμαιρα,-ας la chèvre « qui est née à la fin de l’hiver précédent [χειμών l’hiver], âgée d’un an au moment de sa première mise bas » (définition du DÉLG, s.u.) ; le masculin est χίμαρος,-ου, chevreau (le mot peut aussi être féminin et désigner la chevrette. Dans la mythologie, Χίμαιρα est un monstre lycien né de Typhon et d’Échidna (Vipère), avec trois têtes animales (elles sont différentes selon les sources, mais l’une d’entre elles est toujours une tête de chèvre, d’où son nom). Ce monstre hybride soufflant le feu (près des volcans lyciens) faisait peur et excitait l’imagination (grâce à son cheval ailé Pégase, Bellérophon a réussi à tuer Chimère, dont on a été ainsi débarrassé) : par métonymie, chimère a désigné dans notre langue, à partir du Moyen Âge (où c’est une créature qui symbolise la tentation et les désirs irréalisables dont triomphent les purs chevaliers, comme Bellérophon tuait Chimère) une illusion, une vue de l’imagination, un rêve : la chimère devient effrayante, non qu’elle crache encore le feu, mais elle est créée en « décollant » de la réalité.

Parmi les créatures hybrides, on peut aussi rappeler les Centaures[6], créatures des monts et forêts de Thessalie, qui après Homère sont décrites comme hybrides, mi-hommes mi-chevaux (descendant de Kentauros, fils d’Ixion et de la Nuée, et des cavales thessaliennes); parmi eux, Chiron paraît un des seuls centaures bienfaisants (précepteur d’Achille).

Aujourd’hui, en biologie, l’hybride est un organisme qui possède des cellules d’origine génétique différente. Les chimères, elles, unissent en symbiose des génomes différents. On sait que, depuis 2007, le gouvernement britannique a autorisé la création de chimères faites d’humain et d’animal : in vitro des noyaux de cellules humaines sont placés dans des ovocytes animaux (lapins, bovins, par exemple). Et au Japon, en 2019, un chercheur a été autorisé à créer des chimères faites d’humain et d’animal, in vivo, en implantant des cellules humaines dans des embryons animaux.

Grâce à cet éditorial du Monde, nous voyons mieux comment les mots et la mythologie issus des Grecs peuvent servir à mettre en garde contre les apprentis sorciers : ces monstres que les mythes éradiquaient grâce aux héros civilisateurs (Bellérophon mais aussi Héraclès, Persée, Thésée, etc.), la science semble vouloir en recréer, puisqu’elle utilise le même terme – sans croire au danger…

            

P.-S. : Pour rester dans l’actualité et ajouter à la précédente chronique sur les anglicismes inconscients, voici un exemple remarquable : on a inventé un « pass sanitaire » et sur nos téléphones mobiles, une application où l’on trouve un « pass valid ». À l’origine, nous disposions d’un passeport, qu’il soit sanitaire ou simple papier permettant le passage (des frontières) ; abrégé par apocope, nous avions le passe. Mais ce mot devait être trop familier, appartenir à un niveau de langue trop peu châtié, bref il devait faire partie d’un langage relâché, l’anglais pass qui le traduisait s’est imposé, d’autant plus aisément que l’union européenne l’a employé pour ce document que les autorités ont imposé : le pass sanitaire. Et on étonnerait si on rappelait que le passe est l’ancêtre du pass

 

[1] Voir Ernout et Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine, Histoire des mots (DÉLL), 4ème éd. augmentée et corrigée par J. André, Paris, 2001, s.u. hybrida. Le poète latin Dracontius, du 5ème siècle de notre ère, présente les formes hybris et ibris. Selon le DÉLL (ibid.), « La graphie hybrida est celle des meilleurs manuscrits d’Horace et de Valère Maxime et se retrouve dans les inscriptions (CIL  IX 4013) ; elle a sans doute été influencée par un faux rapprochement littéraire avec ὕβρις, ὕβρισμα, cf. Euripide, Héraclès, 181 τετρασκελές θ᾽ ὕβρισμα, Κενταύρων γένος …» Le vers est mis dans la bouche d’Amphitryon, qui entend écarter les accusations sacrilèges de Lycos contre son fils Héraclès : « (Interroge) la violence à quatre jambes, la race des Centaures » (traduction personnelle). À noter que le latin iber ou le grec*ibr- n’ont pas d’étymologie reconnue.

[2] Et, voir infra, les Centaures.

[3] L’hémione, en zoologie, renvoie aussi à l’onagre, âne sauvage d’Asie (notamment en Mongolie), qui n’est pas un hybride.

[4] Cf. par exemple Aristote, génération des animaux, p. 748 a-b et passim ; selon Le grammairien Théodose d’Alexandrie (4ème- 5ème s.), Sur la grammaire (p. 31 Göttling) « le nom ἡμίονος a été formé non pas avec le nom de la meilleure composante mais de la pire, pour qu’elle ne soit pas oubliée comme si elle n’existait pas. »

[5] Comme on sait, âne (baudet) + jument > mulet ou mule, cheval + ânesse > bardot. Le lexicographe grec Hésychius (5ème siècle de notre ère) glose ainsi ἰννός (ι 686 Latte ; le mot a des variantes, γίννος, ἰνός, ὕννος, avec des variations d’accent) : « le poulain issu d’un cheval pour père et d’une mule pour mère, d’une ânesse pour d’autres… » Il cite aussi (chez Aristophane, Grenouilles, 290, et chez Aristote dans l’Histoire des animaux, passim, le nom όρεύς,-έως, signifiant le mulet utilisé pour tirer la charrue dans les sillons (ὅρος,-ου,masc.) et qui est mis en rapport avec la montagne (ὄρος,-ους, neutre) par étymologie populaire (Lycophron, 1111), c’est aussi selon la même glose, le montagnard « parce qu’il monte sur les femelles. »

[6] Voir D. Auger, « Variations sur l’hybride : le mythe des Centaures, Pindare et Sophocle », Uranie, 6, 1996 (Hybrides et hybridités), p. 61-79.


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