Grand Ecart - Le chœur d’Antigone et l’ambivalence du progrès technique

Si les sociétés antiques constituent bien cet « espace alternatif » provoquant un dépaysement absolu, il arrive parfois au lecteur curieux de tomber sur un texte qui semble faire écho aux préoccupations les plus actuelles. Ce sont ces textes et les perspectives qu’ils ouvrent sur notre époque que cette chronique entend explorer : avec cette conviction que l’intérêt présenté par l’Antiquité ne saurait se réduire ni à « un roman des origines » ni à un humanisme intemporel qui resterait insensible aux mutations des sociétés.

 

Dans une de ses dernières chroniques de La Vie des Classiques[1], Michel Casevitz attirait l’attention sur ces adjectifs dont le sens s’émousse à cause d’un emploi systématique, et s’attardait sur le cas de formidable : ce mot d’abord associé à la terreur, conformément à son étymologie latine, a fini par prendre au siècle dernier le sens vague de « merveilleux, épatant, étonnant etc. » Il semble que les épithètes liées à la crainte soient particulièrement exposées à cette dérive sémantique : le petit Nicolas de Goscinny utilise le mot terrible pour exprimer, en toute circonstance, son enthousiasme, et bien avant lui Montaigne, dans son évocation du Nouveau Monde, parle de « l’épouvantable magnificence des villes de Cusco et de Mexico[2]. »

Je pensais à tout cela en préparant cette chronique consacrée au chœur d’Antigone : Sophocle situe le premier stasimon de sa pièce entre la scène où le garde annonce à Créon qu’il a trouvé le corps de Polynice recouvert de terre et celle où il ramène la « coupable » au chef de la cité. Comme toujours, mais de manière plus saisissante encore que de coutume,  le chœur prend de la distance par rapport à l’action, en célébrant l’inventivité de l’esprit humain. En voici l’ouverture : pour ce premier vers, nous gardons la traduction de Leconte de Lisle, très proche de la syntaxe grecque :

Beaucoup de choses sont admirables, mais rien n’est plus admirable que l’homme[3].

La suite du texte évoque toute l’habileté mise en œuvre par l’humanité pour assurer son emprise sur la nature. L’homme sait tirer parti des éléments :

À travers la mer grise, sous le Notos orageux il avance, fendant les vagues mugissantes, et la plus puissante des déesses, la Terre impérissable, infatigable, il l’épuise d’année en année, en la retournant, à l’aide de la race chevaline, par les circuits de la charrue.

L’espèce humaine domine aussi les autres êtres vivants grâce à ses techniques de chasse, qui lui permettent d’attraper dans ses filets aussi bien les oiseaux que les bêtes terrestres et marines ; elle parvient même à domestiquer certaines d’entre elles, en enchaînant sous le joug le cheval au cou velu et le taureau inlassable des montagnes.

Et l’astuce de l’homme ne s’arrête pas là :

Il s’est donné la parole, la pensée vive comme le vent, et les passions qui régissent les cités. Bien armé en tout, il ne se voit jamais désarmé face à l’avenir. Contre Hadès seul, il ne trouvera pas de fuite, mais aux maladies déroutantes il échappe, sachant leur faire barrage[4].

Ce texte célébrant l’habileté technique de l’homme n’a rien perdu de sa pertinence, au contraire : que dirait aujourd’hui Sophocle des moyens dont l’humanité s’est dotée ces dernières décennies ? Un aspect le rend même particulièrement proche de nous, par rapport à d’autres œuvres antiques : c’est l’absence de toute référence à la puissance divine. Les deux divinités citées dans le passage constituent des antonomases : Gê, la plus puissante des déesses, désigne la Terre, apparemment soumise au savoir technique humain, comme le suggère l’alliance de mots infatigable (qui se rapporte à la Terre) / il l’épuise (qui se rapporte à l’homme)[5] ; Hadès quant à lui représente la mort, seule borne aux conquêtes de l’humanité. De fait, le grand absent de ce texte, c’est Prométhée, le Titan voleur de feu, qui illustre dans la tradition mythologique la supériorité des dieux sur les hommes : quand on compare ce chœur de Sophocle à la tirade du Prométhée enchaîné d’Eschyle où le fils de Japet énumère tous les arts et les savoirs qu’il a transmis à l’humanité[6], on retrouve beaucoup d’éléments similaires, accompagnés de tout un vocabulaire de la ruse, de l’invention, de la technique : mais Sophocle attribue cette ingéniosité aux seuls mérites de l’homme, non au Titan déchu pour avoir dérobé aux immortels leurs privilèges.

Si l’humanité, pour l’auteur d’Antigone, ne semble donc plus rien devoir aux dieux, ceux-ci sont-ils pour autant négligeables ? Pas tout à fait. Voici quelle est la suite du texte :

Avec ce savoir inventif, maître de techniques qui passent l’espérance, il va tantôt vers le mal, tantôt vers le bien, honorant les lois de sa terre et la justice des dieux voulue par le serment.

La puissance technique ne dispense pas de se soumettre aux lois humaines et divines. Si le chœur, dénué de conscience tragique, associe ces deux formes de justice, pour Antigone, elles constitueront une alternative dont les deux membres s’excluent – et l’on sait que son choix se portera vers les lois immortelles, non écrites des dieux. : on peut donc voir dans cette mention des deux incarnations de la justice une transition qui, en posant la question de l’éthique individuelle, annonce la suite de l’intrigue et la problématique de la tragédie.

Mais ce passage est d’abord compris, eu égard à ce qui le précède, comme une allusion à la terrible responsabilité qu’entraîne, au niveau collectif, le pouvoir acquis par l’humanité sur la nature. Une expression résonne plus particulièrement à nos oreilles, comme emblématique de l’époque moderne. Pour évoquer l’empire de l’homme sur les animaux sauvages Sophocle écrit : kratei mêchanais : « il domine par ses inventions » (le mot mêchanais, qui a donné machine, peut aussi bien être pris dans son acception abstraite : ruses, que concrète : engins). Les machines ont en effet décuplé notre emprise sur le monde et les êtres qui l’habitent : mais que faisons-nous de cette puissance ? Plus notre pouvoir technique s’accroît, plus se pose avec acuité le problème éthique du bien et du mal. Le théologien Romano Guardini a pu écrire ainsi, il y a plus d’un demi-siècle : « ce qui est en jeu dans la technique, ce n’est ni l’utilité, ni le bien-être, mais la domination : une domination au sens le plus extrême de ce terme[7]. » Nous mesurons encore mieux aujourd’hui les effets pervers de cette souveraineté que l’homme s’est arrogée sur son environnement, et qui entraîne aussi bien l’épuisement des ressources que la disparition des espèces. Et le développement extraordinaire de la science rend plus que jamais brûlante la question de son utilisation, en mettant en lumière l’ambivalence du pouvoir technique : qu’on songe, parmi tant d’autres exemples possibles, aux différents usages de l’énergie atomique et, plus récemment encore, dans le domaine biologique, aux craintes mêlées d’espoirs induites par le vertige des manipulations génétiques… Affranchie des dieux l’humanité cherche confusément des repères éthiques face à cette puissance dont elle mesure mal la portée…

Le terme qualifiant l’homme que Leconte de Lisle a traduit par admirable est deinos. Le contexte pousse en effet à privilégier une interprétation méliorative : de même Mazon choisit de le rendre par merveille. Mais la polysémie de deinos est telle qu’elle rend ce mot proprement intraduisible. Sa racine nous renvoie à la crainte (deos, deidô), et son sens premier est terrible. De la terreur, on glisse à l’étonnement, avec plusieurs acceptions : l’une nous oriente vers funeste, l’autre vers extraordinaire, étrange – avec enfin une spécialisation vers l’habileté : merveilleusement doué[8]. Le choix de ce terme par Sophocle exprime ainsi une sorte de stupeur devant la nature en général, mais surtout face à son plus illustre élément – et l’admiration suscitée par cet être extraordinairement doué est indissociable de la crainte obscure qu’il inspire.

Il n’est pas impossible que l’étymologie fonctionne dans la langue comme l’inconscient dans l’esprit humain… Quand on dit, voulant célébrer les prouesses incessantes de la technique : « nous vivons une époque formidable », notre émerveillement apparent ne parvient pas à refouler totalement notre effroi.

J-P P.

 

                    

 

[1] MÈTIS. Des mots palliatifs (23 février 2021)

[2] Essais Livre III, VI : « Des coches »

[3] Sophocle, Antigone, vers 334

[4] Il est peu probable que Sophocle fasse allusion aux vaccins… Mais le fait est que le verbe grec utilisé (ξυμπέφρασται) évoque plus la barrière que le remède, contrairement à ce que laissent entendre beaucoup de traductions.

[5] (Γᾶν) ἀκαμάταν ἀποτρύεται (vers 338)

[6] Eschyle, Prométhée enchaîné, vers 442-471

[7] Romano Guardini, La fin des temps modernes Seuil,1952 (cité par le pape François dans son encyclique Laudato si’)

[8] Les traductions étrangères témoignent de cette polysémie : telle version italienne propose : misterioso. Le canadien Ian Johnston, ne voulant pas trancher, associe les deux adjectifs strange and wonderful.


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