Entretien troyen avec Amandine Cassard

À l’occasion de la publication de De Aenea Trojano, dernier volume bilingue latin-français de la collection Les Petits Latins, Amandine Cassard nous fait l’honneur d’un entretien exclusif pour nous raconter le destin du grand héros Troyen, à qui Virgile a consacré l’un des plus beaux textes de la littérature.

 

La Vie des Classiques : Comment vous présenter ?
Amandine Cassard : Comme une passionnée d’Antiquité et une travailleuse acharnée, d’une curiosité sans bornes. J’enseigne depuis 16 ans, dont 6 en éducation prioritaire renforcée. Faire aimer l’Antiquité aux jeunes générations est un défi sans cesse renouvelé. Je me reconnais dans les mots de Nicolas Boileau :

« sans perdre courage, vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ».

 

L.V.D.C. : Quelles ont été les rencontres déterminantes, de chair ou de papier, dans votre parcours ?
A.C. : Tout commence par mon père, agrégé de grammaire, et sa bibliothèque “vaste comme l’Océan”. J’ai commencé très jeune la lecture des classiques que j’allais méthodiquement lui dérober, et de tout ce qu’elle pouvait contenir d’autre : science-fiction, bandes dessinées, mangas, romans policiers…
J’ai eu la chance de rencontrer au fil de mes études et de ma carrière des professeurs et des collègues extraordinaires qui ont été et sont encore des modèles de travail, de courage et de détermination.

 

L.V.D.C. : Quelle a été votre formation intellectuelle ?
A.C. : J’ai fait des études de lettres classiques à Paris IV, où j’ai fait la rencontre inoubliable avec feu Jacqueline Dangel qui a dirigé mon mémoire de maîtrise en métrique et stylistique.
J’ai tenté l’agrégation de grammaire et ai obtenu une biadmissibilité (c’est ça de faire 1000 choses en même temps...). J’ai enseigné quelques années comme professeur certifié avant de m’inscrire au cours Sévigné, ce qui m’a permis d’obtenir l’agrégation.

 

L.V.D.C. : Quel a été le premier texte latin et grec que vous avez traduit/lu ? Quel souvenir en gardez-vous ?
A.C. : J’ai découvert l’Antiquité grâce à La légende dorée des dieux et des héros de Mario Meunier, de différents livres de Pierre Grimal dont le Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, et de l’édition intégrale en français de Plaute et d’Aristophane. Je ne garantis pas que je comprenais tous les sous-entendus (et il y en a... - surtout grivois…) à l’âge où j’en ai attaqué la lecture, mais je trouvais cela très drôle.

 

L.V.D.C. : Avez-vous pratiqué, et/ou pratiquez-vous encore, l’exercice formateur du « petit latin » ? Quels auteurs vous ont accompagné ?
A.C. : Je l’ai pratiqué pendant ma préparation de l’agrégation à Sévigné, pour gagner la rigueur qui m’avait manqué pendant mes jeunes années, sur des auteurs qui n’ont rien d’original : essentiellement César et Tacite pour les auteurs latins, Platon et Lysias pour les auteurs grecs.
J’en fais encore de temps en temps pour me “dérouiller” ou préparer des cours. Cette gymnastique est extrêmement utile au quotidien pour l’apprentissage des langues vivantes étrangères également.

 

L.V.D.C. : Écrire des ouvrages dont une partie non négligeable est en latin, était-ce un défi pour vous ? Est-ce un exercice similaire à celui du thème latin, qui doit vous être familier ?
A.C. : Écrire un livre est un défi en soi - et j’aime les défis. J’avais quelques bases, puisque j’aime beaucoup le thème latin, et que dans l’académie d’Aix-Marseille, nous pratiquons l’enseignement de la langue en ECLA par corpus mêlant citations d’un texte étudié et phrases inventées ou reconstruites.
Le plus difficile a été le sacrifice de plusieurs chapitres, parce que mon livre était initialement trop long.

 

L.V.D.C. : Quelles ont été les différentes étapes dans l’écriture du De Aenea Trojano ? Avez-vous d’abord écrit la partie en français ? en latin ? ou bien les deux conjointement ?
A.C. : J’ai commencé par une recherche de sources antiques. Je ne voulais pas me limiter au texte de Virgile mais souhaitais reconstruire une histoire complète du héros de manière chronologique. J’ai rédigé mon texte en français épisode par épisode, puis l’ai traduit en latin, ce qui m’a obligée à travailler le texte français pour raccourcir et synthétiser - encore et toujours Boileau :

« Polissez-le sans cesse et le repolissez ; ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »

 

L.V.D.C. : De Aenea Trojano est le second Petit Latin que vous consacrez au héros troyen : Énée était-il une figure importante pour les Romains ?
A.C. :  Énée fait partie des personnages clés de la littérature et de la mythologie. Il ne se limite pas au roman de la famille impériale ou des sources de Rome. Il est un pont entre la culture grecque et la culture latine, et nombreux sont les peuples qui ont revendiqué une parenté avec lui ou le peuple troyen en exil.

 

L.V.D.C. : Nous connaissons tous et toutes le premier vers de l’Énéide de Virgile, à laquelle notre héros a donné son nom. D’autres auteurs, grecs ou latins, ont-ils également chanté ses exploits et ses déroutes ?
A.C. : Mes recherches m’ont menée à l’Hymne homérique à Aphrodite, l’Iliade d’Homère, Quintus de Smyrne, Ovide, et même à la Cynégétique de Xénophon, qui raconte dans son premier chapitre l'entraînement du héros entre l’enfance et l’adolescence, chez Chiron, comme Ulysse, Achille, Diomède, Castor et Pollux…

 

L.V.D.C. : La figure d’Énée est souvent associée à celle de Didon, la grande reine de Carthage. En quoi leur histoire était-elle singulière ?
A.C. : Leur histoire est singulière et terrible. Énée a un Destin tissé d’avance qui le mène vers le Latium et Lavinia. C’est un héros maladroit en construction, qui ne réussit rien tout seul, à qui il faut expliquer longtemps les choses. Elle, c’est une femme accomplie, brillante stratège, qui règne de main de maître sur un royaume arraché par la ruse. Leur amour n’est ni “prévu au script” ni naturel, mais est le fruit de la volonté de Vénus rejointe par Junon, qui les manipulent de A à Z. Didon est d’ailleurs infiniment plus polie que son amoureux transi Iarbas : Junon méritait elle aussi une belle prière-défi pour le piètre secours qu’elle offre à sa protégée !
L’écriture de leur rencontre par Virgile est elle aussi singulière, puisqu’on peut y lire en transparence la relation entre Marc-Antoine et Cléopâtre, réprouvée et vouée à l’échec.

 

L.V.D.C. : Existait-il, à côté de ce célèbre héros, des femmes ou des hommes dont les figures sont constitutives de l’identité romaine ?
A.C. : L’Histoire romaine ne manque pas d’exempla, sur lesquels s’appuie la République. Tout étudiant en lettres classiques a rencontré au fil de ses lectures Cincinnatus, Manlius Torquatus, Clélie...

 

L.V.D.C. : Un célèbre proverbe dit « jamais deux sans trois » : avez-vous un troisième Petit Latin en perspective ?
A.C. : Le destin d’Énée, compilation préférée de Lachésis à qui je fais raconter l’histoire, est une trilogie. Le tome 2 étant consacré à la descente aux Enfers, le troisième racontera la conquête du Latium.
J’ai déjà une petite idée pour un quatrième livre, place aux femmes !

 

De Aenea Trojano est à retrouver sur notre site, sur le site des Belles Lettres et en librairie !

 

          


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