Entretien magique avec Blandine Le Callet

À l’occasion de la publication de Carmina veneficarum, dernier volume bilingue latin-français de la collection Les Petits Latins, Blandine Le Callet nous fait l’honneur d’un entretien exclusif pour nous raconter les sorcières et magiciennes de l’Antiquité.

 

La Vie des Classiques : Comment vous présenter ?
Blandine Le Callet : Comme une universitaire qui a la chance de mener en parallèle une carrière d’auteur.
À côté de mon activité d’enseignement et de recherche, j’ai publié des romans et un recueil de nouvelles qui ont rencontré un certain succès. Cela m’a ouvert la porte à de nouvelles aventures éditoriales en lien avec l’Antiquité.
Je me suis toujours beaucoup interrogée sur la finalité de mon activité de recherche. Il me semble que, pour ce qui concerne les sciences humaines, on ne peut se contenter d’une production exclusivement destinée aux spécialistes. En s’enfermant dans un cercle universitaire restreint et en bannissant toute interaction avec le grand public, on risque d’oublier que l’ultime fin de notre travail est bien la production d’un savoir accessible à la communauté entière. C’est pourquoi je me suis engagée depuis quelques années dans une démarche de transmission de la culture antique à un public de non-spécialistes. Ce désir de vulgarisation – au sens le plus exigeant du terme – m’a conduite à écrire Le monde antique de Harry Potter, une encyclopédie consacrée aux références à l’Antiquité dans la saga de J.K. Rowling, et à scénariser la série de bande dessinée Médée, créée en collaboration avec l’illustratrice Nancy Peña. La publication des Carmina veneficarum s’inscrit dans cette démarche de vulgarisation qui m’est chère. Et comme l’ouvrage concerne un domaine qui m’est familier, je n’ai pas hésité lorsque les Belles Lettres m’ont proposé le projet !

 

LVDC. : Quelles ont été les rencontres déterminantes, de chair ou de papier, dans votre parcours ?
BLC. : Il est vraiment difficile de répondre à cette question, car j’ai le sentiment que, de mon enfance jusqu’à aujourd’hui, une infinité de rencontres ont été déterminantes. J’ai été marquée par les cours de Bernard Sève, mon professeur de philosophie en khâgne. Il faisait partie de ces enseignants qui ont le don de rendre leurs élèves plus intelligents – ou, du moins, de leur en donner l’impression !
Pour ce qui est des rencontres de papier (ou de pellicule), mon parcours doit autant à la culture dite « classique » – qu’elle soit littéraire ou iconographique – qu’à la culture populaire mainstream, dont je suis grande consommatrice. Si je devais citer quelques « jalons » je dirais : Les plus belles histoires de la mythologie grecque de Michael Gibson – avec les sublimes illustrations de Giovanni Caselli –, la série d’ouvrages La vie privée des hommes, les gravures de Gustave Doré et les caricatures d’Honoré Daumier, Astérix et Tintin, la mini-série Léonard de Vinci de Renato Castellani, Columbo, Goldorak, Albator, Rabelais, Euripide, Ovide, l’Iliade, Flaubert, Pearl Buck, Stephen King, John Steinbeck, James Hadley Chase, les albums de Comès, Little big man d’Arthur Penn, les films de Stanley Kubrick, Sergio Leone, Francis Ford Coppola, Martin Scorcese, Billy Wilder, Claude Sautet. Cela n’a peut-être pas grand sens d’égrainer tous ces noms, auxquels tant d’autres pourraient s’ajouter. Pour faire court : j’ai toujours été sensible à l’art de raconter des histoires, à l’humour et à la satire sociale. Je suis fascinée depuis l’enfance par l’Antiquité gréco-romaine ; je le suis encore plus maintenant que je mesure pleinement le contraste entre la violence atroce de ces sociétés – particulièrement la société romaine – et les trésors intellectuels et artistiques qu’elles nous ont légués.

 

LVDC. : Quelle a été votre formation intellectuelle ?
BLC. : J’aimerais avoir quelque chose d’original à raconter, mais mon parcours a été on ne peut plus... classique : classe préparatoire, ENS de Fontenay-Saint-Cloud, agrégation de Lettres classiques et doctorat consacré à la notion de monstruosité dans la littérature romaine d’époque républicaine. En regard de cette formation littéraire, j’ai toujours éprouvé un grand intérêt pour les arts graphiques. Ce sont les images autant que les textes qui ont déterminé mon goût pour l’Antiquité.

 

LVDC. : Quel a été le premier texte latin et grec que vous avez traduit/lu ? Quel souvenir en gardez-vous ?
BLC. : Enfant, j’ai découvert les grands textes latins et grecs sous une forme abrégée, notamment l’Iliade, l’Odyssée et les Métamorphoses d’Ovide. Mais le premier texte que j’ai lu dans son intégralité a été le De rerum natura de Lucrèce, à l’âge de dix-sept ans. La philosophie épicurienne m’accompagne depuis dans ma vie quotidienne. Il n’est pas inutile de traverser l’existence avec à l’esprit le suave mari magno.

 

LVDC. : Avez-vous pratiqué, et/ou pratiquez-vous encore, l’exercice formateur du « petit latin » ? Quels auteurs vous ont accompagné ?
BLC. : J’ai pratiqué le « petit latin » durant toutes mes études. Ensuite, le travail de traduction a pris le relais, pour la nécessité de mes cours à l’université ou pour mon plaisir personnel. Je me suis depuis une dizaine d’années engagée dans la traduction des tragédies de Sénèque pour les éditions Gallimard – deux tragédies ont déjà été publiées (Médée, Œdipe) et l’intégralité paraîtra en 2022.
Je trouve l’exercice de traduction passionnant, parce qu’il s’agit d’un défi à la fois intellectuel et littéraire. L’exigence de fidélité au texte d’origine n’empêche pas une vraie part de création, dans la mesure où il faut trouver la meilleure façon de transcrire certaines métaphores, certains effets sonores ou jeux de mots a priori intraduisibles. J’aime aussi le sentiment que j’éprouve en traduisant d’accomplir un travail utile : il est important, pour la transmission de la culture antique, de rendre les textes grecs et latins accessibles dans une traduction à la fois rigoureuse et « lisible ». Proposer aux élèves et étudiants des textes non-classiques mais grammaticalement rigoureux autour de sujets séduisants me paraît essentiel pour encourager l’apprentissage du latin. C’est aussi pour cela que j’ai été heureuse d’apporter ma contribution à la collection Les Petits Latins.

 

LVDC. : Écrire un ouvrage dont une partie non négligeable est en latin, était-ce un défi pour vous ? Est-ce un exercice similaire à celui du thème latin, qui doit vous être familier ?
BLC. : Lorsque le projet m’a été proposé, j’ai effectivement considéré cela comme un défi – je craignais d’être un peu « rouillée » concernant l’exercice du thème latin, et aussi que la longueur du texte rende le travail fastidieux. Finalement, cela a été moins compliqué que je ne l’imaginais : il est beaucoup plus facile d’écrire librement un texte latin que de traduire en latin un texte classique français, par exemple, un extrait de l’Essai sur le despotisme de Mirabeau (petit souvenir d’agrégation). J’ai aussi eu la chance de bénéficier pour ce travail de la relecture attentive de Guillaume Flamerie de Lachapelle, qui m’a aidée à débusquer les inévitables erreurs et coquilles. Il est toujours rassurant de bénéficier dans ce genre d’entreprise du regard extérieur d’un spécialiste. Si quelques solécismes ou barbarismes ont malgré tout subsisté, je compte sur les lecteurs pour me les signaler !

 

LVDC. : Quelles ont été les différentes étapes dans l’écriture du Carmina veneficarum ? Avez-vous d’abord écrit la partie en français ? en latin ? ou bien les deux conjointement ?
BLC. : Avec un sujet aussi riche et passionnant que magie et sorcellerie dans l’Antiquité, la principale difficulté a été de mettre au point un texte adapté au format de la collection. Les contraintes de place m’ont obligée à sacrifier – à regret – plusieurs épisodes que j’aurais bien aimé raconter dans l’ouvrage, notamment le meurtre du roi Pélias par la sorcière Médée. J’aurais aussi aimé avoir la place d’évoquer en détail quelques beaux (si je peux me permettre cet adjectif) personnages de sorcières : Canidie chez le poète Horace, Prosélénos et Œnothée dans le Satiricon de Pétrone, et tant d’autres...
Pour l’écriture, je n’ai pas procédé de façon uniforme : j’ai écrit certains passages en français avant de les traduire, et d’autres directement en latin. Pour certains épisodes, je me suis librement inspirée de textes littéraires latins : les Métamorphoses d’Ovide pour le rajeunissement du roi Éson (en m’amusant à rajouter des ingrédients à la potion préparée par Médée) et pour la métamorphose en porcs des compagnons d’Ulysse par Circé, la Médée de Sénèque pour la mort de la princesse Créüse. Après la première version, j’ai beaucoup retravaillé, en naviguant constamment du français au latin. L’idée était de proposer face-à-face deux textes dont aucun ne « sonne » comme la traduction de l’autre.

 

LVDC. : Vous avez consacré votre thèse aux représentations de la monstruosité dans la littérature latine d’époque républicaine : les sorcières et magiciennes ont-elles également une part de « monstruosité » ?
BLC. : Bien sûr, sorcières et magiciennes possèdent une dimension monstrueuse, dans la mesure où elles utilisent leurs extraordinaires pouvoirs pour accomplir des actes transgressifs : assassinats, manipulations mentales – par le biais, par exemple, des philtres d’amour –, déclenchement de catastrophes, bouleversement de l’ordre du monde. Ces personnages de femmes puissantes sont perçus comme monstrueux par les Anciens, parce qu’ils mettent à mal l’ordre patriarcal qui voue la femme à une éternelle soumission à la volonté masculine.
On trouve cependant des textes offrant une vision plus nuancée des sorcières et magiciennes. Après avoir été « domptée » par le moly détenu par Ulysse, Circé redonne aux hommes qu’elle a changés en porcs leur apparence première, en les rendant plus jeunes, plus beau et plus forts qu’ils ne l’étaient auparavant. Circé apparaît ensuite comme une déesse bienfaisante, mettant ses pouvoirs au service de ses hôtes. Il existe aussi dans l’Antiquité une tradition évhémériste d’une Médée bienfaitrice, utilisant son savoir à des fins thérapeutiques ou cosmétiques : Médée aurait mis au point une teinture pour redonner aux cheveux des vieillards leur noirceur originelle, et découvert les vertus du sauna, pour faire maigrir les hommes et leur rendre la santé. C’est ce qui aurait inspiré les épisodes mythiques du rajeunissement d’Éson et du meurtre du roi Pélias : selon l’auteur grec Palaiphatos, Pélias serait en réalité mort accidentellement durant une séance de sauna !

 

LVDC. : Lorsque l’on pense à la magie antique, les noms de Circé ou de Médée viennent souvent à l’esprit : d’autres noms célèbres nous sont-ils parvenus ? Avaient-elles toutes le même statut ? Les mêmes caractéristiques ?
BLC. : L’ouvrage propose une approche surtout littéraire de la magie et de la sorcellerie dans l’Antiquité. Il évoque essentiellement des personnages fictifs, aux pouvoirs et pratiques largement fantasmés. Parmi ces personnages, Circé et Médée ont un statut à part. Elles sont d’origine divine – Circé est explicitement désignée comme une déesse –, mais elles sont aussi présentées comme des sorcières malfaisantes. Malgré leur caractère horrifiant, elles demeurent en lien avec le divin, au point que Sénèque présente Médée comme une justicière envoyée par les dieux pour punir les responsables du voyage sacrilège de l’Argo. L’horrible criminelle régicide et infanticide serait donc, en définitive, un agent de la justice divine – retournement spectaculaire qui rend bien compte de l’ambiguïté attaché à ces personnages de « sorcières divines ».
Circé et Médée peuvent être considérées comme des figures archétypales, dont les auteurs anciens s’inspirent pour inventer d’autres personnages de sorcières, mortelles, cette fois-ci. L’évocation des pouvoirs et rituels des sorcières mortelles reprend les lieux communs associés aux pratiques de Circé ou Médée : usage de poisons et de philtres d’amour, inversion du cours des fleuves, éclipses de Lune ou modification de son orbite, nécromancie et vol de débris humains dans les cimetières, inversion des saisons ou de l’alternance jour-nuit, déclenchement de tempêtes, etc. Chez Apulée, des étincelles de feu brillent dans les yeux de la sorcière Pamphile, comme dans ceux de Médée.
Pour ce qui est de l’apparence, on peut distinguer deux catégories de sorcières : d’une part, celles qui peuvent être considérées comme les avatars mortels de Circé ou Médée – majestueuses, souvent belles, même si certains détails physiques (notamment leur regard) ne laissent pas d’inquiéter ; d’autres part, les sorcières hideuses, souvent âgées, aux cheveux en bataille, aux dents pourries, aux doigts crochus et aux ongles acérés. Cette seconde catégorie se décline sur un mode burlesque, avec des personnages de vieilles sorcières nymphomanes et alcooliques, grotesques mais néanmoins malfaisantes. Il est intéressant de constater à quel point l’imaginaire occidental a été façonné par cette dualité héritée l’Antiquité : la sorcière, c’est soit la « femme fatale », d’autant plus dangereuse qu’elle est séduisante, soit une créature hideuse et répugnante. De nombreux récits exploitent le thème du travestissement de la sorcière hideuse en femme fatale. Je pense, notamment, au conte Sardust de Neil Gaiman (où une sorcière utilise la jeunesse conservée dans un coffret pour retrouver une apparence séduisante et parvenir à ses fins), au film Tale of Tales de Matteo Garrone, librement inspiré du Pentamerone de Giambattista Basile (une sorcière se rajeunit pour séduire le roi qu’elle convoite), et au personnage de Mélisandre, dans la série Game of Thrones – libre adaptation du roman Le trône de fer de George R. R. Martin.

 

LVDC. : Existait-il, à côté de ces femmes célèbres, des hommes sorciers ou magiciens dans l’Antiquité ?
BLC. : L’existence de mages et sorciers (ou prétendus tels) est largement attestée, jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir – je pense notamment à l’influence des mages sur l’empereur Néron. Mais la littérature est largement dominée par des figures féminines de sorcières et magiciennes. Les Anciens expriment à travers elles leur hantise – en même temps que leur fantasme – de la femme savante, puissante et dominatrice.

 

LVDC. : Si ce n’est dans le monde d’Harry Potter, existe-t-il d’autres sorcières ou magiciennes célèbres dans la littérature moderne ?
BLC. : Les sorcières – charmantes ou maléfiques – n’ont jamais cessé de hanter notre imaginaire, et elles sont toujours bien présentes dans la culture contemporaine. Il y a, bien sûr, les sorciers et sorcières de la saga Harry Potter, présentés comme les héritiers de ceux de l’Antiquité – n’oublions pas qu’ils jettent leurs sorts en latin ! Mais on peut aussi évoquer la grandissime sorcière et ses acolytes dans le Sacrées sorcières de Roald Dahl, les sorcières des Contes de la rue Broca de Pierre Gripari, les sorcières de Neil Gaiman (Coraline, Stardust), la sorcière du Monde de Narnia de Clive Staples Lewis, Wanda la Sorcière rouge, la super-héroïne de Marvel, et tant d’autres... La sorcière est aussi bien présente au cinéma et à la télévision – par exemple, dans Le magicien d’Oz de Victor Fleming, Suspiria de Dario Argento, The Witch de Robert Eggers, les séries Ma sorcière bien aimée, Charmed, Game of Thrones... Il y a aussi le beau personnage de la sorcière Karaba, dans le film d’animation Kirikou et la sorcière de Michel Ocelot. On peut enfin citer Le projet Blair Witch, sur lequel plane l’ombre d’une sorcière dont on croit sentir à chaque plan la présence, sans pour autant être sûr de son existence...
Au-delà des fictions, la figure de la sorcière tend à s’inscrire dans les débats contemporains concernant la place des femmes dans la société et les violences faites aux femmes. Des livres récents comme Sorcières, la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet ou Sorcières, une histoire de femmes, de Céline du Chéné, montrent bien que la sorcière incarne à la fois la femme victime de l’ordre patriarcal – ce sont très majoritairement des femmes qui ont été envoyées au bûcher pour sorcellerie –, et celle qui s’en libère en revendiquant savoir et indépendance. La figure de la sorcière opère ainsi, depuis quelques années, un retour en force comme emblème du féminisme.

 

LVDC. : Pour finir sur une note de fantaisie : si vous aviez pu être une des leurs, laquelle auriez-vous choisie ?
BLC. : J’éprouve un intérêt particulier pour le personnage Médée, en raison de sa richesse et de ses ambivalences. Mais difficile de s’identifier à cette sorcière infanticide ! Dans un registre plus contemporain, j’aime énormément le personnage d’Endora, la belle-mère « vacharde » et sans scrupules qui s’amuse à tyranniser son gendre mortel, dans la série Ma sorcière bien-aimée.


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