Chroniques anachroniques - Anti-morosité XIII : Hymne à la vie

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

 

Il y a 40 ans, le 9 octobre 1981, était promulguée la loi qui abolissait la peine de mort. Lors de la récente commémoration au Panthéon, qui relance le combat pour l’abolition universelle, Robert Badinder a redit « nous refusons que s’accroisse la masse des milliers de condamnés à mort dans le monde…La peine de mort est vouée à disparaître de ce monde car elle est une honte pour l’Humanité ». Cet hymne à la vie et à sa sacralité, promues dans les valeurs de la République, rappellent le souffle épique de ce grand texte antique qu’est l’Hymne à Vénus de Lucrèce, qu’on ne se lasse pas de chanter.

 

Aeneadum genetrix, hominum diuomque uoluptas,
alma Venus, caeli subter labentia signa
quae mare nauigerum, quae terras frugiferentis
concelebras, per te quoniam genus omne animantum
concipitur uisitque exortum lumina solis,
te, Dea, te fugiunt uenti, te nubila caeli
aduentumque tuum, tibi suauis daedala tellus
summittit flores, tibi rident aequora ponti
placatumque nitet diffuso lumine caelum.
Nam simul ac species patefacta est uerna diei
et reserata uiget genitabilis aura Fauoni,
aeriae primum uolucres te, diua, tuumque
significant initum perculsae corda tua ui.
Inde ferae pecudes persultant pabula laeta
et rapidos tranant amnis : ita capta lepore
te sequitur cupide quo quamque inducere pergis.
Denique per maria ac montis fluuiosque rapacis
frondiferasque domos auium camposque uirentis
omnibus incutiens blandum per pectora amorem
efficis ut cupide generatim saecla propagent.

Mère des Énéades, plaisir des hommes et des dieux, Vénus nourricière, toi par qui sous les signes errants du ciel, la mer porteuse de vaisseaux, les terres fertiles en moissons se peuplent de créatures, puisque c’est à toi que toute espèce vivante doit d’être conçue et de voir, une fois sortie des ténèbres, la lumière du soleil, devant toi, ô Déesse, à ton approche s’enfuient les vents, se dissipent les nuages ; sous tes pas la terre industrieuse parsème les plus douces fleurs, les plaines des mers te sourient, et le ciel apaisé resplendit tout inondé de lumière. Car sitôt qu’a reparu l’aspect printanier des jours, et que brisant ses chaînes reprend vigueur le souffle fécondant du Favonius, tout d’abord les oiseaux des airs te célèbrent, ô Déesse, et ta venue, le cœur bouleversé par ta puissance. À leur suite bêtes sauvages, troupeaux bondissent à travers les gras pâturages, et passent à la nage les rapides cours d’eau : tant épris de ton charme, chacun brûle de te suivre où tu veux l’entraîner. Enfin par les mers et les monts et les fleuves impétueux, parmi les demeures feuillues des oiseaux et les plaines verdoyantes, enfonçant dans tous les cœurs les blandices de l’amour, tu inspires à tous les êtres le désir de propager leur espèce.

Lucrèce, De la nature, I, 1-20,
texte établi et traduit par A. Ernout,
Paris, Les Belles Lettres, 2009

 

Cette célèbre page d’ouverture glorifie à travers la grande figure de la Genitrix la régénération des espèces et le triomphe éternel de la vie renaissante, comme un acte de foi, en cette vie qui tout englobe, comme une épopée de la naissance. Ce texte fondateur et optimiste, dans sa fonction première, est de dire l’origine, dans un optimisme universel. L’épicurisme de Lucrèce, invoqué dans l’enthousiasme poétique, montre une Vénus, super déesse, dans sa puissance créatrice, nourricière et maternante. C’est que Vénus représente la Voluptas, principe éthique de l’épicurisme, qui met les hommes sur un pied d’égalité avec les Dieux et qui régit le désir amoureux, garant de la perpétuation des différentes espèces. Dans cette dimension, faut-il la rapprocher des dizaines de plantureuses « Vénus préhistoriques » ? En tout cas, Vénus est à rapprocher de l’Aphrodite d’Hésiode, divinité pré-olympienne, issue de la semence d’Ouranos. Le célébrissime chef d’œuvre de Boticelli (qui en peint plus la « venue » que la naissance) rappelle l’étymologisation du nom grec (Aphrodite, comme avril < aphros « l’écume ») et l’étymologisation latine de Vénus (de uenire « venir », incarnant ainsi le mouvement). Même si l’emblème de Vénus rend hommage à la déesse tutélaire des Césariens (stigmatisés par Cicéron, qui avait rattaché son camp républicain à celui des Stoïciens), ce chant magnifique n’a pas manqué de charmer philosophes, littérateurs et traducteurs, mais surtout, par son matérialisme libérateur et sa valorisation de la recherche du plaisir individuel, de nourrir les libertins du XVIIe s. Ces derniers s’efforceront d’étendre cet héritage à l’ensemble de l’humanité et du politique : la déclaration des droits de l’homme et du citoyen sera un des lointains rejetons de cette Alma Venus !

 

Christelle Laizé et Philippe Guisard


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