Chroniques anachroniques - Anti-morosité XII : I have a dream

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

 

Amis lecteurs, aujourd’hui, les Chroniques anachroniques ouvrent la porte de vos rêves, ce monde fascinant rempli d’images, qui met en contact univers objectif, psychè individuelle et monde surnaturel. Enchanteur ou angoissant, en tout cas, perturbant, le rêve incarne autant le réel que les possibles. Mais que faire de nos rêves ? Le penseur Artémidore d’Éphèse (IIe s. de notre ère) nous donne quelques clefs d’interprétation de ce rêve partagé par beaucoup, celui de s’échapper en volant.

 

  Rêver qu’on vole sans ailes et qu’on s’élève loin de la terre signifie pour le songeur péril et crainte. Et voltiger autour des toits, des maisons, des quartiers de villes présage des désordres et des troubles de l’âme. Rêver en revanche qu’on s’élève en son vol vers le ciel, pour les esclaves d’une part cela signifie toujours le passage à des familles d’un rang plus haut, souvent même qu’on pénètre jusqu’à la cour de l’Empereur ; les hommes libres d’autre part, j’ai souvent observé que cela les fait aller, même malgré eux, en Italie : car de même que le ciel est la demeure des dieux, de même l’Italie est celle des Empereurs. Mais cela met à découvert ceux qui veulent échapper aux regards et qui se cachent : car tout ce qui est au ciel est manifeste et bien visible à tous. Voler avec des oiseaux signifie qu’on vivra avec des hommes d’une autre race et étrangers. Mais pour les malfaiteurs c’est mauvais : car cela amène un châtiment pour les criminels, et souvent même par la croix.

 

Artémidore, La clef des songes, 68,
texte traduit par A. J. Festugière,
Paris, Vrin, 1975

 

L’interprétation des rêves intrigue depuis la plus haute Antiquité, comme une création de la nuit, en relation avec le sommeil mais aussi la mort. Les littératures égyptienne, babylonienne, hébraïque et gréco-romaine nous ont livré des corpus de rêves et d’expériences oniriques, ainsi que des interprétations : songe d’Aménophis II, du prince Thoutmosis, de Mérenptah, de Ptolémée Sôter, celui de Nectanébo, rêves de Gilgamesh, d’Enkidou, songes de Joseph, de Pharaon, songes de Patrocle et d’Énée… Mais souvent, ces rêves sont interprétés comme envoyés par des puissances bienfaisantes ou malveillantes. Alors que nous y voyons de la superstition, il existait de nombreux spécialistes qui s’adressaient soit à un public populaire soit à des puissants (Aristandros de Telmessos avec Alexandre). Ces professionnels, conscients de la technicité de leur art, ont rédigé des traités théoriques et pratiques, dont seuls les Onirocritiques d’Artémidore, compilant d’autres traités d’onirocritiques, ont subsisté. Les Anciens étaient convaincus de la valeur scientifique d’un tel texte et de la valeur prédictive des rêves : que l’on songe au rêve ambivalent du serpent qui a habité les mères d’illustres rejetons, Olympias, mère d’Alexandre, Cornélie, mère des Gracques ou Clytemnestre. Le rêve s’intégrait dans la catégorie des énigmes à déchiffrer, envoyées par la divinité. Néanmoins, cet ouvrage, qui manifeste une interprétation rationaliste et l’application intelligente d’une technique fondée sur l’expérience, restera un ouvrage de référence pour les travaux de Sigmund Freund, qui ont révolutionné l’approche de la question. Qui dit clef dit porte ! L’Odyssée (chant XIX), puis l’Énéide (chant VI) nous offrent l’image de deux portes par où viennent « les songes vacillants », l’une, la porte de corne, annonce un succès (ceras « la corne », à rapprocher de kraino « satisfaire, combler »), l’autre, d’ivoire, annonce un rêveur trompeur (elephas « ivoire »,  à rapprocher de elephairomai « tromper »). Pour rêver encore par les mots, laissons la parole à Gérard de Nerval, au seuil d’Aurélia ou le rêve et la vie : « je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible ».

 

Christelle Laizé et Philippe Guisard


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