Anthologie – La rancœur de Junon (Virgile)

La Vie des Classiques vous propose aujourd’hui, suite à la très belle chronique Je suis colère, je suis Junon, un passage du début de l’Énéide de Virgile qui revient sur la déesse des femmes et du mariage, et sur la rancœur qui l’anime, véritable moteur de l’épopée.

Vrbs antiqua fuit (Tyrii tenuere coloni)
Karthago, Italiam contra Tiberinaque longe
ostia, diues opum studiisque asperrima belli,
quam Iuno fertur terris magis omnibus unam
posthabita coluisse Samo ; hic illius arma,
hic currus fuit ; hoc regnum dea gentibus esse,
si qua fata sinant, iam tum tenditque fouetque.
Progeniem sed enim Troiano a sanguine duci
audierat Tyrias olim quae uerteret arces ;
hinc populum late regem belloque superbum
uenturum excidio Libyae : sic uoluere Parcas.
Id metuens ueterisque memor Saturnia belli
prima quod ad Troiam pro caris gesserat Argis
necdum etiam causae irarum saeuique dolores
exciderant animo, manet alta mente repostum
iudicium Paridis spretaeque iniuria formae
et genus inuisum et rapti Ganymedis honores ;
his accensa super iactatos aequore toto
Troas, reliquias Danaum atque immitis Achilli,
arcebat longe Latio, multosque per annos
errabant acti fatis maria omnia circum.
Tantae molis erat Romanam condere gentem.
Vix e conspectu Siculae telluris in altum
uela dabant laeti et spumas salis aere ruebant,
cum Iuno aeternum seruans sub pectore uolnus
haec secum : « Mene incepto desistere uictam
nec posse Italia Teucrorum auertere regem ?
Quippe uetor fatis ; Pallasne exurere classem
Argiuom atque ipsos potuit submergere ponto
unius ob noxam et furias Aiacis Oilei ?
Ipsa Iouis rapidum iaculata e nubibus ignem
disiecitque rates euertitque aequora uentis,
illum exspirantem transfixo pectore flammas
turbine corripuit scopuloque infixit acuto ;
ast ego, quae diuom incedo regina Iouisque
et soror et coniunx, una cum gente tot annos
bella gero. Et quisquam numen Iunonis adorat
praeterea aut supplex aris imponet honorem ? »

Il y eut une antique cité, peuplée de colons tyriens, Carthage, face à l’Italie et aux bouches lointaines du Tibre ; ville opulente, ville des plus belliqueuses en ses travaux guerriers. Junon la préférait, dit-on, à tout autre séjour sur terre : Samos ne venait qu’après. Là ont été ses armes, là son char. Dès lors, la déesse couve le projet de faire régner Carthage sur le monde, elle s’y emploie, si le destin le veut. Or elle avait ouï dire que, de la souche des Troyens, était issue une lignée qui abattrait un jour la citadelle tyrienne ; qu’un peuple impérial, guerrier superbe, en sortirait pour la destruction de la Libye : voilà ce que filaient les Parques.

C’était sa crainte ; la fille de Saturne n’oubliait pas non plus la vieille guerre que, pour commencer, elle avait faite contre Troie pour sa chère Argos. D’autres raisons de haine encore, de cruelles blessures, n’étaient toujours pas sorties de son cœur ; au fond de son esprit se conservent le jugement de Pâris, l’injuste mépris pour sa beauté, une race haïe, l’enlèvement et les honneurs de Ganymède. Ces griefs l’enflammaient encore davantage, si bien que les Troyens qui avaient survécu aux Danaens et à l’implacable Achille étaient ballottés sur toute l’étendue des flots : elle ne cessait de leur barrer l’accès du Latium et, depuis bien des années, ils erraient au hasard de mer en mer. Tant c’était une lourde tâche que de fonder la nation romaine !

Les Troyens venaient de perdre de vue la terre de Sicile, faisaient allègrement voile vers le large, et l’écume salée jaillissait sous le bronze de leurs proues, quand Junon, qui gardait au coeur sa blessure éternelle, se dit en elle-même : « Moi, vaincue, renoncer à mon entreprise, sans pouvoir détourner les Troyens de l’Italie ? Bien sûr, le destin me l’interdit… Mais Pallas ? Elle a pu, elle, incendier la flotte des Argiens et les engloutir dans l’abîme, à cause du sacrilège et de l’accès de folie du seul Ajax, fils d’Oïlée. Elle a lancé elle-même, du haut des nues, le feu dévorateur de Jupiter, dispersé les vaisseaux, retourné sous les vents l’étendue des flots ; quant à Ajax, dont la poitrine transpercée vomissait des flammes, elle l’a emporté dans un tourbillon et l’a cloué à la pointe d’un roc. Et moi, qui marche en reine des dieux, moi, soeur et épouse de Jupiter, je fais des guerres depuis tant d’années avec un seul et unique peuple ! Qui va encore, après cela, invoquer la puissance de Junon, la supplier et honorer d’un sacrifice son autel ? »

Virgile, Énéide, I, v. 12-49
Classiques en poche, Les Belles Lettres
ed. Jacques Perret, trad. Paul Veyne

 

                    


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