Anthologie - Frugal comme un Grec et Goinfre comme un Romain ?

Voici deux extraits du Signet A la table des Anciens de Laure de Chantal. 

Qui était Philoxène de Cythère? Un personnage haut en couleur, dont la tradition n’a laissé que de rares témoignages: poète et gourmand, il passe pour avoir englouti à lui seul une pieuvre, mais aussi pour avoir tenu tête à un être tout aussi terrifiant, Denys, le tyran de Syracuse. La table des sophistes bruit des rumeurs de ce gourmet mémorable qui souhaitait être éléphant pour manger davantage ou grue pour que les aliments descendissent plus lentement dans son estomac.

VOLUPTUEUX

C’est de ce Philoxène que certains gâteaux « philoxéniens » tiennent leur nom. C’est de lui que Chrysippe dit :

« Je puis citer certain glouton tombé à ce point de manque de vergogne à l’égard de ses voisins de table qu’à la vue de tous dans les bains publics il habituait sa main à la chaleur en la plongeant dans l’eau bouillante et se gargarisait la bouche à l’eau chaude, afin, c’est clair, de ne pas souffrir de la chaleur des morceaux. On disait en effet qu’il soudoyait jusqu’aux cuisiniers pour qu’ils servissent au plus chaud, voulant être seul à consommer, les autres incapables de l’accompagner. »

Cléarque dit que Philoxène, bien baigné d’avance, faisait, dans sa patrie et dans d’autres villes, le tour des maisons, accompagné d’esclaves qui portaient de l’huile, du vin, du garum, du vinaigre et autres condiments ; entrant alors dans les maisons d’autrui il assaisonnait ce qui était à cuire pour les autres, en y jetant ce qu’il fallait, et ensuite, replié sur lui-même, il se régalait. C’est lui qui, en voyage à Éphèse, trouva le marché vide ; il en demanda la raison et, apprenant que tout avait été vendu pour une noce, il prit son bain et s’en alla sans invitation chez le marié. Après le repas, il chanta un épithalame1 qui commence ainsi :

Hymen, ô le plus illustre des dieux,

et charma tout le monde: il était poète dithyrambique. Si bien que le marié lui ayant dit « Philoxène, demain encore, vous dînez ici », Philoxène de répondre: « Si on ne vend pas de comestibles au marché. »

Théophilos dit:

« Je ne pense pas comme Philoxène fils d’Éryxis: lui, trouvant, paraît-il, à redire à la nature sur la faculté de jouir, souhaita un jour d’avoir le col d’une grue. Mais bien plutôt faudrait-il vouloir devenir tout à fait cheval, bœuf, chameau, éléphant. Ainsi les appétits et les jouissances seraient bien plus grands et plus vifs: car selon les puissances se font les jouissances. »

Cléarque attribue ce souhait à Mélanthios et dit:

« Il semble que Mélanthios ait raisonné mieux que Tithon. Car celui-ci, ayant désiré l’immortalité, reste suspendu en l’air dans un lit nuptial, privé par la vieillesse de toutes voluptés; Mélanthios, lui, amoureux de jouissances matérielles, souhaita d’avoir le cou de l’oiseau à long col, pour qu’y demeurassent le plus possible les bonnes choses. »

Le même raconte que Pithyllos, qu’on appelait Licheur, non content de la gaine membraneuse naturelle qu’il portait autour de la langue, l’enveloppait encore d’un fourreau en vue des jouissances à prendre et, finalement, la frottait avec une râpe pour la nettoyer. Il est le seul des

voluptueux qui mit à ses doigts des gants pour manger, voulant, le malheureux, passer le morceau à sa langue le plus chaud possible.

Athénée, Les Deipnosophistes, I, 9

 

 

Les philosophes ne sont pas les seuls à se nourrir de peu: il semble que les Anciens s’inquiétaient des conséquences d’une alimentation trop riche. Voici le régime conseillé par Horace.

ÉLOGE DE LA SOBRIÉTÉ D’ANTAN

Quelle précieuse qualité, mes bons amis, que de vivre de peu (ce langage n’est pas de moi: ce sont les leçons que donnait Ofellus, un campagnard, sage en dehors des formules et dont la Minerve était sans finesse)! Apprenez-le, mais non point parmi l’éclat des surtouts et des tables, alors que des splendeurs insensées éblouissent le regard et que l’âme, penchée sur des objets trompeurs, se refuse au mieux: c’est ici et à jeun que vous devez avec moi le chercher. Pourquoi cela? Je le dirai, si je puis: il tient mal la balance du vrai, toujours, le juge qui s’est laissé corrompre.

« Tu as poursuivi un lièvre, monté un cheval rétif, et tu t’y es lassé (ou bien, si les exercices guerriers de Rome sont épuisants pour tes habitudes grecques, la balle rapide qui trompe la rudesse de l’effort par la douce ardeur du jeu, ou le disque t’entraînent: frappe donc du disque l’air qui cède devant lui), alors, quand la fatigue aura rabattu les délicatesses de ton goût, le gosier sec, le ventre vide, méprise, si tu le peux, une nourriture à bas prix, ne bois que du miel de l’Hymette dilué dans du Falerne. Ton maître d’office est sorti, et le gros temps assombrit la mer, protégeant les poissons: du pain et du sel suffiront pour calmer les cris de ton estomac. D’où leur vient ce pouvoir? comment l’ont-ils acquis? Le plaisir suprême n’est point dans un fumet payé bien cher, il est en toi-même; à toi d’acheter de ta sueur le ragoût. L’homme épaissi et décoloré par les excès, ni les huîtres, ni le scare, ni le lagopède exotique ne pourront lui être un régal. »

Horace, Satires, II, 2

 


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