Anthologie - Par-delà la fin du monde, la transmission

Voici un texte formidable de Macrobe tiré du Signet L'Antiquité en détresse, récemment paru aux éditions Les Belles Lettres. On relèvera la modernité de cette page. Avec ses ruptures et ses drames, car les civilisations sont mortelles, l’humanité n’est pas prisonnière des cycles qui scandent le mouvement du cosmos. En sa fragilité elle dispose d’une mémoire, de monuments et d’écritures. Elle se montre plus forte que toute fin du monde.

Quant aux choses humaines, il est fréquent qu’elles périssent en très grande partie alors que le monde demeure, et qu’elles renaissent, lorsque reviennent tour à tour le déluge ou l’embrasement 10. Voici ce qui cause ou rend nécessaire cette alternance. Les physiciens ont enseigné que le feu éthéré se nourrissait d’eau, justifiant ainsi que sous la zone torride du ciel, occupée par la route du soleil, c’est-à-dire par le zodiaque, la nature ait placé l’Océan, comme nous l’avons décrit ci-dessus, afin que toute sa largeur, que parcourent dans l’un et l’autre sens le soleil avec les cinq planètes et la lune, trouve sous elle l’eau qui les alimente. 11. Ils prétendent que c’est cette vérité qu’Homère, source et origine de toutes les inventions divines, a donnée à entendre aux sages, sous la brume de la fiction poétique, en disant que Jupiter, accompagné des autres dieux, c’est-à-dire des planètes, s’est rendu dans l’Océan, parce qu’il était convié par les Éthiopiens à un banquet. Par cette allégorie, assurent-ils, Homère a indiqué que les astres puisent leur nourriture dans l’eau ; pour cette raison il a appelé les Éthiopiens rois du banquet céleste, puisque les Éthiopiens sont les seuls à habiter sur le pourtour de l’Océan ; et ils doivent à la brûlure du soleil tout proche leur teint tirant sur le noir. 12. Donc, comme la chaleur se nourrit d’eau, il en résulte que des excès de chaleur alternent avec des excès d’eau. Il arrive en effet que le feu, qui à force de nourriture a atteint son développement maximum, triomphe de l’eau qu’il a absorbée ; ainsi la rupture de l’équilibre physique de l’air laisse libre cours à l’incendie, et la terre est consumée en profondeur par la brûlure du feu qui la pénètre ; mais une fois retombée l’intensité de la chaleur, l’eau ne tarde pas à recouvrer progressivement des forces, puisque le feu, dont une grande part s’est dépensée dans les incendies, consume désormais une quantité moindre de l’eau en train de se reconstituer. 13. Et inversement, l’eau, qui pendant une longue période s’est accumulée, l’emporte à tel point qu’une inondation submerge les terres ; inversement, la chaleur ensuite reprend des forces : voilà comment, alors que le monde perdure au milieu des excès alternés de chaleur et d’eau, la civilisation terrestre périt souvent avec la race humaine, puis, quand l’équilibre se rétablit, se reconstitue à nouveau. 14. Jamais cependant, lors d’une inondation ou d’un incendie, l’ensemble des terres ou l’ensemble de l’humanité ne sont complètement engloutis ni profondément consumés. L’Égypte en tout cas, comme le reconnaît Platon dans le Timée, n’a jamais souffert d’un excès soit d’eau soit de chaleur ; aussi les monuments et les livres des Égyptiens sont-ils les seuls à conserver la trace d’une infinité de millénaires. 15. Des parties déterminées de la terre, échappant à la destruction, deviennent donc la pépinière d’une nouvelle humanité ; et voilà comment, dans un monde qui n’est pas neuf, des hommes neufs et ignorants d’une civilisation dont le cataclysme a effacé le souvenir errent sur la terre et, dépouillant peu à peu la rudesse de leur sauvagerie vagabonde, acceptent à l’instigation de la nature réunions et regroupements ; au début ils pratiquent entre eux une simplicité ignorante du mal et encore étrangère à la ruse, qui vaut aux premiers siècles le nom de siècles d’or. 16. Ensuite, plus l’expérience les amène à raffiner la civilisation et les techniques, plus la rivalité s’insinue aisément dans les cœurs, et bénéfique au début, aboutit sournoisement à l’envie, qui alors engendre tout ce dont l’espèce humaine aux siècles suivants fait l’expérience. Telle est donc l’alternance de morts et de renaissances qui affecte les affaires humaines, tandis que le monde lui, reste inchangé.

Commentaire au songe de Scipion, Livre II, ch. X-XV
 


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