Anthologie — Apulée

Apulée, Les Métamorphoses, XI, 12-19 traduit par Danielle van Mal-Maeder.

In Romans grecs et latins, Les Belles Lettres, Editio Minor, 2015.

 

 

Mais voici venir la grâce promise par la déesse miséricordieuse entre toutes, voici que s’avance le prêtre porteur de mes destins et de mon salut, avec les insignes décrits par la divine promesse : dans sa main droite, il tenait un sistre pour la déesse et pour moi une couronne – une couronne, par Hercule, ô combien méritée, puisqu’après avoir essuyé tant de malheurs épouvantables, après avoir surmonté tant de difficultés, grâce à la providence de la plus grande des déesses, j’allais triompher de la Fortune qui s’acharnait contre moi avec la dernière cruauté.

 

Mais malgré l’euphorie qui me gagnait tout à coup, je me gardai de me montrer trop fougueux, craignant bien sûr que l’irruption soudaine d’un quadrupède ne vînt semer la confusion dans le paisible déroulement de la cérémonie. D’un pas pondéré et, disons-le, quasi humain, je me faufilai avec mille précautions, en pivotant des épaules, au milieu de la foule qui, poussée sans doute par une inspiration divine, s’effaçait devant moi.

 

Quant au prêtre, comme je pus le voir ensuite, il avait été averti par l’oracle nocturne. Émerveillé que tout coïncidât ainsi avec les instructions qu’il avait reçues, il s’immobilisa instantanément et tendit sa main droite en brandissant lui-même la couronne sous mon museau. Alors moi, tout tremblant, le cœur battant la chamade, je happai vivement cette couronne sertie de roses charmantes et éclatantes et la dévorai, impatient de voir s’accomplir la promesse. Elle ne m’avait trompé, cette promesse céleste : en un instant, je fus dépouillé de mon facies animal et difforme.

 

D’abord, ce fut mon crin rugueux qui disparut, puis mon cuir épais qui s’amenuisa ; mon ventre obèse se dégonfla ; à la plante de mes pieds, des doigts jaillirent de mes sabots ; mes mains n’étaient plus des pattes, elles s’allongèrent et reprirent leur fonction verticale ; mon long cou rapetissa, ma tête et ma bouche s’arrondirent, mes oreilles interminables redevinrent menues comme avant, mes dents comme des briques retrouvèrent leur proportion humaine et, ce qui auparavant me torturait plus que tout, ma queue : disparue ! Les gens étaient stupéfaits, les fidèles louaient la puissance si manifeste de la divinité suprême et l’extraordinaire facilité avec laquelle elle avait accompli cette métamorphose, exactement comme les visions nocturnes l’avaient annoncé. À voix haute, tous en chœur, les mains tendues vers le ciel, ils rendaient témoignage de la grâce éclatante accordée par la déesse.

 

Quant à moi, je restais paralysé de stupeur, sans parler, sans bouger. Mon cœur était incapable d’absorber un bonheur aussi soudain, aussi immense. Que dire pour commencer, que dire d’abord ? D’où tirer un exorde qui convienne à ma voix retrouvée ? Quels mots employer pour inaugurer avec assez de bonheur mon verbe ressuscité ? Quels termes pourraient rendre grâce à une déesse aussi puissante avec suffisamment d’éloquence ? Mais le prêtre qui, du fait de la révélation divine, connaissait tous mes malheurs depuis le commencement, bien qu’il fût lui aussi bouleversé par ce miracle extraordinaire, ordonna d’abord d’un geste de la tête qu’on me donnât un vêtement de lin pour me couvrir. Car dès que l’âne m’avait dépouillé de son ignoble pelage, j’avais étroitement serré mes cuisses l’une contre l’autre et consciencieusement appliqué mes mains pour protéger ma pudeur d’un voile naturel, autant que le permettait ma nudité. Alors l’un des fidèles du cortège se hâta d’enlever sa tunique de dessus et m’en couvrit au plus vite. Après quoi, me fixant avec un air inspiré et, je le jure, plus qu’humain, le prêtre m’adressa ce discours :

 

15  « Tu as enduré bien des épreuves, Lucius, des épreuves de toutes sortes. Tu as été ballotté par les redoutables tourmentes de la Fortune et les orages les plus effroyables, mais te voici enfin parvenu au havre du Repos et à l’autel de la Miséricorde. Ni ta haute naissance, ni même ton prestige, et pas plus encore ton éducation brillante ne t’ont jamais servi : entraîné sur la pente glissante d’une verte jeunesse, tu t’es laissé aller à des voluptés serviles et tu as récolté la triste récompense de ta funeste curiosité. Et pourtant, en te faisant subir les pires supplices, la Fortune aveugle, dans sa malice imprévoyante, t’a conduit jusqu’à cette sainte félicité.

 

« Qu’elle s’en aille maintenant déchaîner ailleurs la violence de sa fureur, qu’elle cherche une autre victime pour rassasier sa cruauté. Car l’hostilité du sort n’a pas de prise sur ceux dont notre déesse souveraine a revendiqué la vie pour son service. Brigands, bêtes sauvages, esclavage, courses éreintantes et va-et-vient méandreux, peur de la mort jour après jour, quel profit la Fortune malfaisante en a-t-elle retiré ? Une Fortune clairvoyante, elle, et qui illumine même les autres dieux du rayonnement de sa lumière, t’a désormais recueilli sous sa protection. Revêts désormais un visage plus souriant, assorti au blanc vêtement que tu portes, joins-toi d’un pas triomphant au cortège de la déesse salvatrice. Qu’ils voient, ceux qui n’ont pas la foi, qu’ils voient et qu’ils reconnaissent leur erreur : voici celui que la providence de la grande Isis a libéré de ses anciennes souffrances, Lucius, heureux vainqueur de sa propre Fortune. Cependant, pour plus de sûreté, plus de sécurité, enrôle-toi dans cette sainte milice à laquelle on t’a demandé à l’instant de prêter serment, consacre-toi dès à présent à l’observance de notre culte, soumets-toi volontairement au joug de ce ministère. Car sitôt que tu auras commencé à servir la déesse, tu ressentiras pleinement le bénéfice de ta liberté. »

 

16  Quand il eut ainsi prophétisé, l’éminent prêtre se tut, à bout de souffle. Alors, je me joignis à la troupe des fidèles et me mis en marche pour accompagner la procession. La cité entière me reconnaissait, me dévisageait, les gens me désignaient du doigt et de la tête. Dans la foule, on ne parlait que de moi : « C’est lui que l’auguste volonté de la déesse toute-puissante a transformé aujourd’hui pour le rendre aux hommes. Heureux, par Hercule, trois fois bienheureux cet homme qui, sûrement grâce à la pureté et à l’honnêteté de sa vie antérieure, a mérité du ciel une protection aussi prestigieuse : à peine le temps, en quelque sorte, de renaître, et le voilà promis au saint service ! »

 

Entre-temps, nous progressions peu à peu au milieu du joyeux tumulte des incantations. Nous nous approchions maintenant du bord de la mer pour arriver  finalement à l’endroit même où, la veille, l’âne que j’étais avait établi ses quartiers. Là, on disposa les images des dieux conformément aux rites, après quoi le grand-prêtre prononça très solennellement des prières de ses lèvres immaculées et, avec une torche allumée, un œuf et du soufre, entreprit de purifier de toute impureté une barque, une œuvre d’art sublime, au pourtour entièrement décoré de peintures égyptiennes admirables, qu’il dédia et consacra à la déesse. La voile resplendissante de cette nef fortunée arborait une inscription brodée, une inscription qui renouvelait le vœu de navigations prospères pour la réouverture de la saison. Déjà on hissait le mât, un pin arrondi qui se dressait, étincelant, et sa hune saillante attirait les regards. La poupe, incurvée comme le cou d’un cygne, recouverte de feuilles d’or, jetait des feux, et la carène, toute de thuya clair et entièrement polie, resplendissait.

 

Alors la foule, tant les initiés que les profanes, se pressèrent pour entasser des paniers chargés d’aromates et d’offrandes du même genre, avant de verser en libation au-dessus des  flots un brouet confectionné avec du lait. Une fois le navire rempli de présents généreux et d’offrandes porte-bonheur, on largua les amarres. Une douce brise se mit à souffler qui le confia à la mer. Quand il eut disparu loin de notre vue, les porteurs reprirent les objets sacrés qu’ils avaient déposés, chacun le sien, et se remirent en marche avec entrain en direction du temple, dans le même ordre et en grande pompe.

 

Une fois arrivés devant la porte du temple, le grand-prêtre, ceux qui transportaient les images divines et ceux qui avaient déjà été initiés aux mystères sacrés, furent admis dans la chambre de la déesse, où ils déposèrent les vivantes effigies selon les rites prescrits. Puis l’un d’entre eux, que tous appelaient « le scribe », debout devant la porte, convoqua, comme s’il s’agissait d’une assemblée, la troupe des pastophores – tel est le nom de ce sacro-saint collège ; et là toujours, du haut d’une tribune, il prit un livre et entreprit de prononcer des vœux de prospérité pour le prince souverain, le Sénat, l’ordre équestre et tout le peuple romain, pour les navigateurs et les navires qui, dans le monde entier, sont sujets aux lois de notre empire, puis il proclama en grec, selon la formule d’usage, le « Lâcher du Navire ».

 

Une ovation générale s’ensuivit pour saluer cette parole, symbole de prospérité universelle. Alors les gens, débordant d’allégresse, apportèrent de jeunes pousses, des rameaux, des guirlandes, et embrassèrent les pieds de la déesse, dont la statue d’argent se dressait en haut des marches. Après quoi, ils s’en retournèrent chez eux. Quant à moi, mon cœur ne me permettait pas de m’éloigner d’elle, ne serait-ce que de la largeur d’un ongle. Les yeux fixés sur l’image de la déesse, je me remémorais mes aventures passées.

 

18  Cependant, la Renommée ailée n’était pas restée désœuvrée, à traîner de l’aile. Elle avait volé droit vers ma patrie et raconté à la ronde l’adorable faveur accordée par la déesse et la fortune mémorable dont j’avais bénéficié. Aussitôt mes amis, mes esclaves et tous ceux qui m’étaient plus particulièrement attachés par les liens du sang quittèrent le deuil que la fausse annonce de ma mort leur avait fait prendre et, surpris autant que ravis, se précipitèrent tous, les bras chargés de cadeaux divers et variés, pour constater de leurs yeux mon retour des enfers à la lumière du jour. Et moi qui désespérais de les revoir, je me sentais renaître et j’acceptai avec reconnaissance leurs généreuses offrandes, d’autant plus que mes proches s’étaient montrés pleins de prévoyance et avaient pris soin de m’apporter de quoi subvenir largement à mon entretien et à mes dépenses.

 

19 Quand j’eus très civilement conversé avec chacun et que j’eus fait le récit de mes épreuves passées et de mes félicités présentes, je retournai à ce qui était mon plus grand bonheur, la contemplation de mon idole. Je louai un logement dans l’enceinte du temple et m’y installai provisoirement. Préposé au service de la déesse, à titre privé encore, je demeurais là, compagnon inséparable des prêtres, adorateur infatigable de la puissante divinité.

 

 

 

 


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