Un classique chez les classics — Le point de vue de l’autre : entretien avec Brooke Holmes

 

En Amérique, la modernité ne fait pas table rase des auteurs anciens, elle s’y ressource : après une formation française en lettres classiques, René de Nicolay profite d’une année d’échange à l’université de Princeton pour découvrir l’enseignement de l’Antiquité outre-Atlantique. 

 

 

Titulaire d’un Diplôme d’Études Avancées (D.E.A.) en Lettres classiques, obtenu en 2002 à Paris-IV, et d’un doctorat (PhD) en littérature comparée (reçu à Princeton en 2005), Brooke Holmes enseigne au département de Classics de Princeton depuis 2007. Son travail extrêmement riche met au jour les racines grecques des conceptions occidentales de la nature, du corps, de l’humain et du non-humain[1]. Sa connaissance avisée des sciences humaines à la française lui permet de porter un diagnostic, très éclairant pour nous, sur l’état et les perspectives de la recherche en ce domaine.

 

 

 

 

Brooke Holmes dans la salle de séminaire du département de Classics de Princeton

 

Merci beaucoup, Brooke Holmes, de donner de votre temps aux lecteurs de la Vie des Classiques. En 2001-2002, vous avez passé un an à Paris, au titre de l’échange qui lie Princeton à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Pouvez-vous revenir sur cette expérience ?

 

J’étais alors en troisième année de PhD, celle où l’on prépare les « generals »[2]. La convention entre Princeton et l’E.N.S. m’offrait l’opportunité de partir un an à Paris et, malgré la quantité de travail que j’avais à fournir, j’ai décidé de la saisir. Introduite par Froma Zeitlin[3] aux travaux de l’École de Paris (Jean-Pierre Vernant, que j’ai eu la chance de rencontrer peu avant sa mort, Pierre Vidal-Naquet, Nicole Loraux, Marcel Détienne pour ne citer qu’eux), par mon cursus en littérature comparée à la « French Theory », je souhaitais passer du temps en France, et y parfaire ma formation en philologie. Reçue à l’E.N.S. par Monique Trédé[4], j’ai effectué concurremment un D.E.A.[5] à Paris-IV, rédigé un mémoire sur « L’écriture dans les Discours sacrés d’Aelius Aristide », tout en suivant à la Sorbonne les cours de mon directeur de mémoire, Paul Demont (sur la pensée politique grecque), de Jacques Jouanna (sur Sophocle), ainsi que des séminaires au Centre Louis Gernet[6]. L’année fut chargée, mais sans aucun doute enrichissante ! L’accueil formidable que m’ont réservé Monique Trédé et Paul Demont y a été pour beaucoup, et je leur en suis extrêmement reconnaissante.

 

 

 

Quels traits du système universtaire français vous ont-ils frappée ?

 

Je soulignerais deux héritages d’une tradition ancienne : la rigueur philologique de l’enseignement, et l’intégration des études anciennes dans un cadre pluridisciplinaire, philosophique surtout, mais aussi historique et linguistique. Parmi les sujets d’étonnement, je me souviens de l’importance des relations personnelles pour évoluer dans le milieu académique parisien. Il semble très bureaucratique, mais beaucoup de choses s’arrangent si l’on s’adresse de la bonne façon à la bonne personne. D’un autre côté, ce monde m’a paru traversé par des frontières parfois étanches. À l’E.N.S., il y avait ceux qui avaient passé le concours, et les autres. Entre professeurs mêmes, les collaborations n’étaient pas évidentes : on étudiait pas la littérature grecque de la même façon à Paris-IV et au Centre Louis Gernet. C’est mon statut d’étrangère qui m’a permis, je crois, de profiter au mieux de la grande richesse de la vie intellectuelle parisienne : je pouvais être intégrée aux différentes institutions, parler à des professeurs d’horizons divers, et tisser des liens entre des idées qui gagnaient à être mises en relation.

 

 

 

Avez-vous ressenti une différence du point de vue de la méthode de cours ?

 

Le style « séminaire » auquel j’avais été habituée par mon cursus était pratiqué au Centre Louis Gernet, ce qui ne me dépaysait pas. La confrontation aux cours magistraux a été plus surprenante. Malgré la qualité de ceux auxquels j’ai assisté, je dois avouer ma préférence pour le séminaire, qui permet une interaction fructueuse entre professeur et étudiants, ainsi qu’entre étudiants.

 

 

Vous poursuivez votre recherche en collaboration constante avec vos collègues étrangers. Pensez-vous qu’il existe encore des traditions nationales dans les études anciennes ?

 

Et comment ! Je dirige un projet de recherche international intitulé « Postclassicisms »[7], dont l’objet est d’analyser, non seulement la réception de l’Antiquité aux époques ultérieures, mais l’histoire des études classiques elles-mêmes. Tout l’enjeu est de faire réfléchir les participants aux manières dont on a pu étudier l’Antiquité par le passé, selon les pays ou les courants intellectuels. Il est évident que l’on n’étudie pas les mondes grec et romain de la même manière en Amérique, en Allemagne, ou au Brésil où nous avons récemment tenu l’un de nos ateliers. Notre milieu oriente nos questions et nos réponses, et la discipline n’a pas assez songé à ces déterminants. Les Français ont une tradition positiviste et philologique qui perdure, je m’en rends compte en travaillant régulièrement avec mes collègues. Les Américains ont privilégié une approche plus large et conceptuelle, en accordant parfois moins d’attention aux questions philologiques plus pointues. Je crois résolument que ces perspectives gagnent à être partagées, parce qu’elles s’enrichissent mutuellement ; mais cela suppose de prendre conscience des particularités de chacune d’elles.

 

 

 

Vous êtes responsable du « joint PhD in the Humanities » de Princeton, un doctorat interdépartemental destiné à des étudiants venus de disciplines différentes. À quel point l’interdisciplinarité vous paraît-elle importante pour l’étude des Classics ?

 

Elle est tout simplement cruciale. De façon extrêmement intéressante, on constate qu’elle change aujourd’hui de signification. Dans la tradition de lAltertumswissenschaft allemande, on a longtemps eu pour idéal la maîtrise des mondes grec et romain dans leur ensemble, centrée autour d’un canon de « grands auteurs ». L’Antiquité était conçue comme une unité organique, et il fallait être capable de connaître parfaitement les classiques de la philosophie, de la littérature, de l’histoire, d’Homère à Augustin au moins, avant de parler de quoi que ce soit. Ce modèle se heurte à deux écueils, dont on se rend compte aujourd’hui. D’abord, il occulte une question méthodologique essentielle : les mêmes qualités ne sont pas requises pour étudier un texte médical, une inscription, un roman. Il ne s’agit pas seulement de compétences techniques, mais de réflexion sur ce que ces différents documents peuvent nous apprendre, et la manière dont il faut les solliciter. D’autre part, la discipline a tellement crû qu’il est impossible de la maîtriser dans son ensemble. C’est une illusion de croire que l’on peut prétendre à une connaissance précise de toute l’Antiquité sous tous ses aspects : la recherche antérieure a montré qu’ils étaient tout simplement trop nombreux. En revanche, on peut proposer une nouvelle forme d’interdisciplinarité. Trop souvent, les cours aux États-Unis ont été centrés sur un auteur, ou un genre. Or on apprend énormément en rapprochant des oeuvres d’horizons variés. Le premier cours que j’ai donné à Princeton, à destination d’élèves undergraduate, était consacré à la figure de l’extrémiste dans trois oeuvres différentes, le livre IX de l’Iliade, l’Antigone de Sophocle et le Criton de Platon. Les élèves étaient déconcertés au départ, mais la comparaison s’est avérée si riche ! Le semestre prochain, je donne avec un collègue du département d’anglais un cours intitulé « Cosmopoiésis », qui interroge les façons de faire des mondes d’Hésiode à nos jours, en passant par la philosophie médiévale et la science moderne. Je crois que l’idée d’un canon d’auteurs doit être repensée : nous continuerons toujours à lire Homère, mais nos travaux doivent être axés aujourd’hui sur d’autres critères.

 

 

 

L’étude et l’enseignement de l’Antiquité connaît, en France, des difficultés depuis plusieurs années. Quelles sont vos recettes pour faire des Classics une discipline attractive ?

 

Les États-Unis connaissent en partie les problèmes qui touchent la France. L’enseignement des langues anciennes en High School est de moins en moins assuré, et le nombre d’étudiants qui choisissent les Classics comme « major »[8] se réduit. Je crois que notre réponse doit être liée à cette interdisciplinarité dont nous avons parlé. Nous devons mettre en lumière les liens infinis que l’Antiquité entretient avec les autres domaines d’étude. Il est essentiel de ne pas considérer cette approche comme une corvée, un pis-aller, mais au contraire comme un enrichissement extrêmement stimulant de notre savoir.

 

 

 

 

 

 


[1] Biographie

[2] Les trois premières années du PhD, dans de nombreuses disciplines, sont consacrées à la maîtrise d’un canon d'oeuvres, contrôlées par une batterie d’examens, les « general examinations » au cours de la troisième année.

[3] Froma Zeitlin est professeur de Classics à Princeton depuis 1976, émérite depuis 2010.

[4] Monique Trédé a enseigné la littérature grecque dès 1970 à l’E.N.S. (d’abord à Sèvres, puis rue d’Ulm).

[5] L’équivalent du Master 2 actuel.

[6] Fondé en 1964 par Jean-Pierre Vernant à l’École Pratique des Hautes Études.

[7] About postclassicism

[8] Dans la plupart des universités américaines, les étudiants des quatre premières années doivent choisir, à un moment de leur cursus, une discipline de spécialisation, dans laquelle ils obtiendront leur diplôme.

 

 

 

 

 

 


Dernières chroniques

Le 10 Juillet 2017
En Amérique, la modernité ne fait pas table rase des auteurs anciens, elle s’y ressource : après une formation française en lettres classiques, René (...)
Le 14 Mars 2017
Faut-il passer sous les fourches caudines ?  Après une année d’échange à l’université de Princeton pour découvrir l’enseignement de l’Antiquité (...)