Teofilo Folengo - Le moine macaronique

Extrait de J.-C. Saladin, La Bibliothèque humaniste idéaleLes Belles Lettres, 2008, p. 261-266

 

Teofilo Folengo (alias Merlin Coccaïe)

Le moine macaronique (1491-1544)

Il naît à Mantoue dans une famille de nobles ruinés. Devenu bénédictin à lʼâge de 17 ans, il passe presque toute sa vie entre les murs des différents couvents de lʼordre. On ne sait presque rien de son existence, sinon quʼil est pendant quelques années précepteur chez Camillo Orsini à Venise. Il meurt dans le petit monastère de Santa Croce, dans le Frioul. Certains pensent que ce monastère était un lieu de relégation pour les moines jugés trop luthérophiles.

Ce moine discret est pourtant lʼauteur dʼune série dʼœuvre bouffones, voire graveleuses, publiées sous les pseudonymes de Merlin Coccaïe ou Limerno Pitocco. Dans son volumineux Baldus, il développe la technique du macaronisme latin — qui consiste à mêler dans la même phrase des mots de langues différentes — jusquʼà des sommets qui ne trouveront dʼéquivalent que chez Rabelais ou Cervantès. La première édition du poème paraît en 1517. Sa seconde édition comprend 25 livres, accompagnés du poème héroï-comique Moschea, qui raconte la guerre des mouches et des fourmis.


Baldus

Poème macaronique de Merlin Cocaïe, poète mantouan

[Début du poème : la folie des tournois]

Une fantaisie plus-que-fantasque m’est venue de chanter avec mes grasses Camènes l’histoire de Balde, dont la retentissante renommée et le gaillard renom font la terre trembler et lʼabîme de crainte se conchier.

Mais auparavant, il me faut invoquer votre assistance, ô Muses qui répandez notre art macaronique. Comment ma gondole pourrait-elle passer les écueils marins, si à votre aide elle ne se recommande ?

Que ni Melpomène, ni Thalie la niguedouille, ni Phébus raclant sa guitare ne dictent mes chants. En effet, à peser la tripaille de ma panse, le caquet du Parnasse ne sied à notre musette.

Que donc les pansifiques Muses, les doctes sœurs, Goise, Jaquette, Stryge, Maphélie, Togne et Pédralle, viennent abecquer leur poète de macaronis et lui servent cinq à huit poêlons de polente.

Ce sont déesses et nymphes, dégouttantes de gras, dont le séjour, la province et le propre terroir sont enclos dans un canton reculé de ce monde, que nʼa encore trouvé caravelle espagnole.

Là-bas, une grande montagne sʼélève jusquʼaux escarpes de la Lune, telle quʼà la comparer à lʼOlympe démesuré, on nommerait lʼOlympe coteau plutôt que mont.

Là, nul pic caucasien, ni marocaine échine, là point de mont Etna crachant ses sulfureuses flammes, là Bergame ne tire pas de la montagne des pierres rondes que l’on voit virer au moulin à moudre le blé.

Là, nous avons passé des alpes faites de fromage, du tendre, du plus dur et aussi du moyen.

Croyez-m’en, car j’en jure et je ne saurais dire une seule menterie pour ce que la terre recèle de trésors, là on voit dévaler de profonds fleuves de brouet, qui forment un lac de soupe et un océan de ragoûts.

Là on voit aller et venir mille radeaux, barques et tartanes maniables faits de pâte à tourte, dʼoù les Muses lancent lignes et filets, filets maillés de saucisses et de tripes de veau, pêchant gnocchis, beignets et croquettes dorées.

Mais tout s’embrunit, quand le lac en tourmente arrose de ses flots démontés jusquʼà la voûte des cieux.
Tu ne mènes, ô lac de Garde, si grand remue-ménage, Quand les vents crient autour de la demeure de Catulle.

Là sont des coteaux de beurre tendre et frais, où jus- qu’aux nuages fument cent chaudrons pleins de raviolis, macaronis et tagliatelles.

Ces nymphes habitent là, sur la cime élevée du mont, et raclent le fromage avec des grattoirs percés.

Les unes sʼaffairent à pétrir des gnocchis tendres qui roulent tous ensemble dans le fromage râpé et, dégringolant du haut en bas de la montagne, deviennent aussi gros
que bedaine de tonneau.

Oh, quʼil faut largement écarter les mandibules lorsque De tels gnocchis on veut sʼemplir le ventre !

On en voit dʼautres, tranchant la pâte, qui remplissent cinquante plats de très larges tagliatelles et de grasses lasagnes.

Et dʼautres, quand la poêle gargouille sur une flambée trop forte, tirent de côté les tisons et soufflent dedans, car au grand feu le brouet saute hors de la marmite.

Chacune en n de son mieux mitonne son potage, aussi peut-on voir mille cheminées fumantes, et mille chaudrons gargouillent suspendus à leur chaîne.

Cʼest là que jʼai pêché dʼabord mon art macaronique, là que Maphélie me fit pansifique poète.

Il y a un lieu en France, aux con ns de l’Espagne, qui a nom Montauban, célèbre par la terre entière.

Ce nʼest ni une ville, ni un village, mais une citadelle très forte, ceinte d’une triple muraille de pierres vives. Elle ne fait pas plus cas des batteries de ruineuses bombarde, que nʼen fait des mouches lʼâne à ses vieux jours ou des taons la vache chargée dʼans.

Elle a été fondée sur lʼéchine élevée dʼune montagne où les chèvres barbues refusent de grimper.

Autrefois la tenait l’illustre duc Renaud, ce paladin de France et dompteur de Mayence, cousin du Bigle et la plus franche lance de la terre, qui sept cents hors-la-loi toujours avait sous lui, quʼà ses dépens il nourrissait dans cette citadelle.

De son lignage, après un long concours dʼannées, naquit Guy, puissant et très-preux homme dʼarmes. Guy le valeureux, de race nonpareille, lorsqu’en paix ou en guerre Il fallait prodiguer son bien.

Le roi de France par-dessus tous le tenait cher, et le gardait toujours fiché à son côté.

Pour sa beauté insigne, et pour son galant visage, fut prise aux lacs, et les dards reçut dʼAmour (le bâtard de Vénus) la lle du roi des Francs, que son père et la France appelaient Baudouine.

Il nʼen était, en nul autre pays, de plus gracieuse, fille unique, en âge de mari, bien-aimée du royaume, quʼon ne croyait pas née de souche mortelle, mais quʼon jurait plutôt être dʼangélique semblance.

Autre Pallas pour la sagesse, autre Vénus pour le visage, donatrice magnifique, plaisante et large à tous vassaux, mais en n embrasée pour son Guy dʼun tel feu, que jamais elle ne pouvait le moindre repos trouver. Or Guy de si chaude fureur ignorait tout, et sans soupçon tour- nait le dos à lʼAmour, et de son arc toujours il sʼétait fort gaussé.

Le roi, cependant, ordonne qu’un beau tournoi festif se tienne en plein champ.

Le ban sonne alentour, Renommée appelle au loin la compagnie, et sa voix vibrante porte à tous la nouvelle. Elle réveille Irlandais, Écossais et Bretons, et foison de Picards, de Bavarois foison.

Passant en Italie, elle donne avis aux Ligures, à tous les Insubres et à ceux que la région lombarde rassemble. Ceux du Royaume viennent, Toscans et gens de Romagne et des deux Marches, Ombriens, Romains, de Pouille, d’Abruzze.

Renommé tous attire, Renommée convie les braves, de sa voix claironnante par tout le monde elle porte l’avis quʼon avait proclamé une joute magnifique à Paris.

Paris en effet est le lieu où du roi des Français est le trône dressé, par tous les climats se vante que pareille cité n’y eut depuis la naissance de Ninus.

Il est illustre par les livres, mais bien plus illustre par les armes. Les gens du lieu manient lʼépée, ou bien disputent de l’utrum. Qui étudie Bacchus, qui Mars et qui Thomas.

Or donc chacun ici est désireux de montrer sa prouesse, et déjà les gens venaient, la lance sur la cuisse.

De divers côtés ils venaient vers lʼénorme Paris. En pelotons serrés de toute part on chevauche.

Teofilo Folengo, Baldus,

traduit du latin macaronique par Gérard Genot et Paul Larivaille.


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