Les Sphyrènes d’Alexandrie — Silence

 

Pour Astrid et sa maman

 

 

Prenons une bibliothèque d’avant J.-C., plouf, plouf : Pergame, et une bibliothèque moderne. Nous remarquons aussitôt que la principale différence entre les deux modèles tient en un mot : silence.

silence, de l’hébreu ššhuth.

 

 

Pendant très longtemps, la lecture se fit exclusivement à voix haute, selon la méthode dite « du gueuloir », tardivement redécouverte puis brevetée par un petit malin nommé Flaubert. Cette curieuse pratique est attestée par une étonnante confession de saint Augustin. Alors qu’il se rendait à Milan (pour un match de pediludium ou pour voler des pommes, peu importe), Augustin en profita pour rendre visite à Ambroise. Entre futurs saints du calendrier des PTT, on se comprend. Et, chose prodigieuse apparemment, Augustin confie que les yeux d’Ambroise « couraient sur les pages dont son esprit perçait le sens ; mais sa voix et sa langue se reposaient. » (Confessions, VI, 3, 3). Le prodige réside évidemment en ce que le très saint Ambroise ne faisait qu’imiter, ô scandale, le très païen Pythagore qui, selon Palladas, « enseignait aux autres à se taire » (Anthologie palatine, X, 46).

 

Pour honorer l’équipe de pediludium locale, les Milanais construisirent un immense gueuloir vernaculaire, le Stadio San Siro, 80 000 places. Pour honorer le taciturne Ambroise, les Milanais construisirent, en 1609, la bibliothèque Ambrosienne, pleine de manuscrits grecs, latins et orientaux, 80 places assises (estimation au ploufomètre). Honnêtement, me direz-vous, orner la cité d’une bibliothèque de 80 000 places pleine de vociférateurs vulgaires et d’un stade de 80 places rempli de grammairiens atticisants eut été chose vraiment étonnante. La glorieuse logique des matchs truqués est donc respectée et Milan n’est pas la 8e merveille du monde.

 

Ambrosiana : avec un tel nom, l’on suppute que le silence était de rigueur parmi les lecteurs des reliques qui y furent très tôt conservées. Ne parlons point de textes vulgaires et modernes, de Machiavel, de Coluche ou de Pétrarque (pardon, Laure), mais, au hasard, du Codex Atlanticus de Leonardo[1].  Pour les supporters égarés, les cérébrolésés et les journalistes (qui sont parfois les mêmes, malgré toutes les lois contre le cumul des mandats), le bibliothecarius de service, recruté sur sa mine peu avenante pour ne point dire patibulaire, avait placé un petit écriteau plein de concision : È pericoloso ciaciare.

De nos jours, le silence est une denrée rare en bibliothèque. Ici, des mômes braillent et répandent sur les livres en tissu ornés d’un splendide Winnie l’ourson le lait maternel : l’ordinaire des auxiliaires de puérile culture. Là, des ados débraillés braillent une musique malsonnante qu’on jurerait sortie d’un requiem anthume de Pierre Boulez pour les morts  du Bataclan : l’ordinaire du public jeunesse en bibliothèque publique. Sans parler des étudiants, qui ne lisent plus. 

 

C’est pourquoi les bibliothèques modernes, qui laissent les bambins en couches-culottes faire « areu » avec Winnie, les ados écouter leur musique néo-xénakienne, et les vieillards sourds à la grande culture se vautrer sur des poufs moelleux en lisant Montherlant, sont grandes. Alors que, si ça se trouve, la bibliothèque de Pergame n’était même pas ouverte au public.

 

 

 

Bibliographie :

Anthologie grecque. Première partie, Anthologie palatine. Livre X ; éd. Jean Irigoin et Francesca Maltomini, trad. Pierre Laurens. Les Belles Lettres, Paris, 2011. (CUF)

 

Winnie ille Pu, éd. bilingue ; version latine par Alexander Lenard, tr. fr. de Florient Azoulay, avec la collaboration d'Isabelle Doré. Les Belles Lettres, Paris, 2014.

SAINT AMBROISE, Les devoirs, 2 vol. ; éd. et tr. Maurice Testard. Les Belles Lettres, Paris, 1984-1992. (CUF).

SAINT AUGUSTIN, Confessions. Livres I-VIII ; éd. et tr. Pierre de Labriolle. Les Belles Lettres, Paris, 13e tirage revu et corrigé, 1990 (CUF).

 

 

 


[1] Pas le footballeur brésilien, le peinturlureur de la Renaissance, suivez au fond de la classe !


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