Anthologie : Olympe et Elysée

La Vie des Classiques vous offre aujourd'hui le début du dialogue Olympe et Elysée paru aux éditions Les Belles Lettres. S’inspirant des œuvres d’Aristophane, Frédéric Lavère nous livre une parodie contemporaine qui dresse l’inventaire des vices et des vertus en politique. Une tragédie comique qui n’épargne aucun des débats sociétaux actuels.

 

Frédéric Lavère

OLYMPE ET ÉLYSEE

Ou la vertu en politique

 

Dialogue satirique et versifié

 

PERSONNAGES

Olympe

Élysée, président.

La Conscience juste

La Conscience injuste

Le Conseiller ambitieux

Le Conseiller colérique

Le Conseiller suffisant

Média

L’Opinion publique, un homme quelconque.

Parité, députée.

Misandre, députée.

Le Patriarcat, député.

Des Députées

Des Députés

Trois Comploteurs

Des Gardes

Un Huissier

 

Acte I

Scène 1

 

Le hall du palais d’Élysée, plongé dans la pénombre. Au fond de la pièce, une silhouette d'homme se tient près d'un rideau tiré. Deux autres silhouettes humaines approchent de part et d’autre.

 

Le Premier comploteur. —

Le moment est venu : nous agirons ce jour.

Que votre âme soit prête à frapper sans détour !

 

Le Deuxième comploteur. —

C’est un soulagement ! Ma lame est effilée…

 

Le Premier comploteur. — Se tournant vers le deuxième.

Gardez bien à l’esprit qu’il s’agit d’apeurer.

Ne laissez point la haine altérer le contrôle !

 

Le Deuxième comploteur. — Acquiesçant.

N’ayez point de tourment ; je connais bien mon rôle.

 

Le Premier comploteur. — Se tournant lentement vers le troisième.

Assurez-vous, dès lors, l’appui de l’assemblée.

Prêchez les députés, je m’assure les sages.

 

Le Troisième comploteur. —

Je les diviserai d’un séditieux clivage,

Prompt à les affaiblir, pour mieux les contrôler...

 

Le Premier comploteur. —

Parfait ! Notre influence auprès des gouvernants

N'aura plus de limite ; allez-y, maintenant !

 

Les trois personnages quittent la pièce, chacun de leur côté, sans un mot.

 

 

Scène 2

 

Quelques heures plus tard, Une femme vêtue de blanc pénètre dans le hall du palais d’Élysée, rue du faubourg Saint-Honoré. Elle parcourt le marbre carrelé en ignorant les gardes immobiles, en direction d’un huissier affairé à contempler sa grande chaîne. Ce dernier se lève de son siège en apercevant la dame, et l’honore d’une révérence de bienvenue.

 

L’Huissier. — Souriant.

Puis-je vous souhaiter, Madame, bienvenue ?

Je serais très heureux de vous guider ici…

 

Olympe. —

Vous êtes bien aimable, en m'accueillant ainsi.

Je ne prévoyais point de me voir attendue !

 

L’Huissier. — Vérifiant son agenda.

Il est vrai qu’au programme êtes-vous invisible :

Je n’ai qu’une visite avant le déjeuner,

Celle de députées à l'orgueil ostensible,

Munies de passe-droits et autres primautés...

 

Olympe. — En riant.

J'espère n'être point ainsi considérée !

 

L’Huissier. — Flatteur.

Pas du tout : votre charme et votre retenue

Trahissent malgré vous une âme de bonté…

Mais quelle est la raison de l’accorte venue ?

 

Olympe. —

Je nourrissais l’espoir de pouvoir rencontrer

Le maître de ces lieux, afin de le jauger…

Je n’ai ni passe-droit, ni rendez-vous d’affaires,

Mais je fus invitée par un des vacataires…

 

L’Huissier. — Désignant un petit salon d’attente.

Installez-vous ici, patientez un instant.

Je vais voir de ce pas si Monsieur a le temps.

 

Olympe quitte le hall vers le salon d’attente, suivie par l’huissier qui disparaît par une porte dérobée.

 

Acte II

Scène 1

 

 

Aux lendemains de son élection, Élysée est installé à son bureau. Trois de ses conseillers l’entourent, chargés de dossiers.

Une forte pluie s’abat sur les vitres du palais de la marquise de Pompadour et du maréchal Murat.

 

Élysée. —

Quel est donc de ce jour le passionnant programme ?

Je me sens l’énergie d’un féroce lion,

Capable de sculpter mieux que Pygmalion !

Je suis Napoléon arrivant à Wagram !

 

Le Conseiller suffisant. —

Monsieur, le temps de l'arme et du discours est clos ;

Des papiers et secrets ce palais est l’enclos.

 

Le Conseiller ambitieux. —

Il vous faut valider les lignes de conduite,

Chaque belle promesse en a plusieurs induites,

Et les confier de suite à vos trente ministres,

Pour que leurs actions s'accordent au registre.

 

Le Conseiller colérique. —

Pour l'heure devez-vous accueillir cette femme

Qui depuis la victoire un entretien réclame.

Elle ne peut rien pour vous, mais demeure influente

Dans ces cercles secrets aux idées bien-pensantes.

 

Élysée. —

Au siège du pouvoir, et ce qu’on me soumet

N’est que triste palabre ou dossier désuet !

Où sied l’hydre ennemie, que je coupe des têtes ?

Pour ma folle vigueur n'aurez-vous point de quête ?

Précisez-moi pourquoi devrais-je consentir

A recevoir ce jour cette femme inconnue ?

 

Le Conseiller colérique. —

Parce que refuser signifie interdire !

Laisser croire vaut mieux qu’un déni d’entrevue.

Je ne vous dirai point comment paraître affable…

 

Le Conseiller suffisant. — Distrait.

On dit que cette femme est des plus respectables...

Peut-être serons-nous au final étonnés ?

 

Un huissier se présente.

 

L’Huissier. —

Olympe est annoncée.

 

Élysée. — Résigné.

Soit, faites-la rentrer.

 

Les conseillers sortent, suivis par l’huissier.

 

Scène 2

 

Olympe entre dans le bureau. Élysée se lève pour l'accueillir, son visage ayant perdu toute trace d'hostilité au profit d'une affabilité de circonstance.

 

Olympe. —

Puis-je enfin rencontrer le célèbre Élysée !

De toute la nation j'ai perçu les murmures

Adorant l'infinie gloire de vos armures.

Si les hérauts vantant votre célébrité

Ont le verbe fidèle à votre beau courage,

Quelle superbe aura, pour votre si jeune âge !

 

Élysée. — Tendant les bras en un sourire séducteur.

Vos paroles amies me sont aussi flatteuses

Que votre humble présence, à mon âme précieuse !

Puisse plaire à nos dieux que cette renommée

Ait bien plus de durée qu’un rideau de fumée !

Car je crains que tout chef sortant d'une bataille,

Ne soit, hélas !, contraint d'assumer la défaite

Ou d'être gratifié de hauts faits qu'on lui prête.

Or, me voici vainqueur ; mon prestige est de taille !

Je ne puis refuser qu'un peuple me vénère.

Mais, pourtant, tout ceci...

 

Olympe. —

...ne semble vous déplaire !

 

Élysée. — Surpris.

Madame, vous pourriez lire à travers mon âme !

Soit ! Je suis grisé par cette adoration.

 

Olympe. — Flatteuse.

Qui ne le serait point en ces conditions ?

Vous jouissez ce jour d'une estime sans blâme.

 

Élysée. —

Il est vrai que...

 

Olympe. —

                           Pourquoi ne pas en profiter ?

 

Élysée. — Interdit.

Qu'entendez-vous par là ?

 

Olympe. — D’un enthousiasme feint.

                                           D'un tel chef les desseins

Doivent être géants !

 

Élysée. — Regardant Olympe de biais.

                                   Ciel ! Oserai-je ?

 

Olympe. — D'un air admiratif.

                                                                Osez !

 

Élysée. — Balayant ses réticences d'un geste de la main et reprenant un air assuré.

Je rêve d'un empire aux marques de mon seing !

 

Olympe. —

Empereur ! Rien de moins ? Le goût de la victoire

Semble avoir réveillé l'avidité de gloire !

 

Élysée. —

Je vous avoue avoir comme dessein secret

De mener la nation, à force de décrets,

Vers un sommet de gloire encore inégalée !

Les marbres du Sénat et de notre Assemblée

Vibreront de l'écho d'une unique entité !

Sages et députés défendront mes idées

Tant que notre nation des grandes Sparte et Rome

N'aura pas effacé le moindre souvenir,

Par une politique unique et économe

Lui procurant un fort et brillant avenir !

 

Olympe. — Jouant toujours de flatterie.

Quels séduisant allant et belle prophétie !

Puisse votre ambition être bénie de Dieu,

Afin que nous puissions jouir de par ces lieux

D'une aussi belle et parfaite démocratie !

Mais je prête soupçon aux gens ambitieux

Ils ont l'esprit léger, souvent prétentieux...

Que comptez-vous donc faire, en raison de cela ?

Lever toutes légions, engager le combat ?

 

Élysée. —

Voyons ! Nulle violence ici n'est nécessaire !

Je séduirai mes gens de complets changements,

De leurs vœux je serai le parfait émissaire,

Et sans aucun effort gagnerai leurs serments.

Pourquoi contre le peuple utiliser les armes

Si la ruse permet d'arriver à ses fins ?

De beaux engagements mon auditoire a faim,

Pourquoi de son esprit tirerai-je l'alarme ?

Apaisons ces heureux, berçons leurs belles âmes,

Et jetons leur angoisse absurde dans les flammes !

Ils s'empresseront pour mon pouvoir affermir ;

La violence, ainsi, n'aura qu'à les tenir !

Alors, moi empereur, je ferai de mes gens

Les très-fiers citoyens d'un empire géant !

 

Olympe. — Cessant son jeu.

Vous êtes fou... Vos vues sont délires infâmes...

 

Élysée. — Conscient d’avoir été joué.

Votre cœur est guindé de veulerie mondaine.

Vous n'êtes, au final, autre chose que femme...

 

Olympe. —

Non... Et vous n'êtes rien qu'un petit capitaine !

 

Élysée. —

Pour l'heure ! Patientez encor quelques instants...

L'homme est tout disposé par sa nature au vice ;

Promesse et Corruption feront bientôt office...

Le chemin du pouvoir s’ouvrira prestement !

 

Olympe. —

De sacrifice aucun, mais de vaines promesses...

De combat encor moins, mais bien plus de bassesses !

Votre action politique a l'air de s'inspirer

De la démagogie bien plus que de raison…

Ne comptez-vous du peuple obtenir l'empyrée

Qu'au biais de flatteries et belles oraisons ?

Vos rêves de grandeur sont un peu trop fertiles,

Et votre prétention n'est que passion puérile !

 

Élysée. — Faisant signe aux gardes de s’éloigner et entraînant Olympe hors de son bureau.

Vous m'insultez, Madame, en ne voulant bien voir

Que les petits détails de mon vœu de pouvoir.

Mais il vous faut saisir la vision de l’ensemble,

Découvrir tout ce que ces intrigues assemblent !

Mes idées sont une île éloignée de la terre ;

Mais le peuple aujourd'hui souffre sa destinée.

De ce constat social l'isthme vengeur est né !

Rien n'empêche un projet si révolutionnaire...

Politique et vertu ne font pas bon ménage

Lorsqu’on est prisonnier des charmes du pouvoir.

La morale n'est pas vraiment mon apanage,

Mais mes conspirations pourront bien me pourvoir !

Qu’importe la façon, quand le dessein est grand ?

Qu’est-ce que la morale aux yeux d'un conquérant ?

 

Olympe. —

Elle est garante de l'humanité des rois,

De la vertu d’un peuple et d’un État de droit !

Vous n'en prévoyez pas d'usage en politique,

Libre à vous et au peuple enclin à vous servir.

Je ne présage pas un brillant avenir

Aux nations gouvernées sans un souci d’éthique.

Relisez Montesquieu, dans son Esprit des lois :

Il y fait reposer toute démocratie

Sur la noble vertu d’aimer lois et Patrie,

De s’attacher au bien commun plutôt qu’à soi !

Conquérant sans vertu, vous n’êtes que despote.

Il manque à vos talents l’éducation d’un sage

Lequel par vos pensées renverrait son image.

Les actes d'Alexandre ont le sceau d'Aristote !

 

Élysée. —

Nous avons là parole aussi belle que sage,

Mais ma raison, hélas !, n’entend que verbiage !

 

Olympe. — Effarée.

Pourrait-il se trouver autant de différences

Dans le discours tenu par nos deux consciences ?

 

 

 


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